« Joker », Todd Phillips, 2019

Joker, thriller de Todd Phillips. Avec Joaquin Phoenix, Zazie Beetz, Robert De Niro, Frances Conroy…

Le pitch : Dans la grande ville qu’est Gotham City, au début des années 1980, Arthur Fleck (J. Phoenix) est un comédien raté et un homme méprisé travaillant dans une agence de clowns. Se sentant rejeté par la société dans laquelle il tente pourtant de se trouver une place, sa vie bascule alors qu’il se fait agresser par trois hommes dans le métro. S’engage alors un parcours glaçant qui le conduira à devenir le tueur psychotique connu sous le pseudonyme de Joker.

La critique : Le Joker et le cinéma, ou l’écran de manière générale, c’est une longue histoire débutée dans les années 1960 par Cesar Romero qui incarnait le clown dans la série avec Adam West. Suivront, deux décennies après Jack Nicholson chez Burton, Heath Ledger chez Nolan et Jared Leto chez Ayer. Trois interprètes d’exception pour un rôle iconique, puis un ratage complet. L’histoire est à la fois longue et succincte, se résumant finalement à bien peu d’apparitions si l’on omet les multiples pérégrinations du Joker dans les séries animées ou les jeux vidéo, régulièrement porté alors par la voix de Mark Hamill. En conséquent, et en prenant en compte le long et lourd héritage du personnage dans les comics dont il est issu, porter le Joker à l’écran n’est pas chose aisée. Non seulement parce qu’il est iconique mais aussi parce qu’à une exception près, tous ceux qui ont endossé le rôle ont fait un travail formidable, au minimum.

Todd Phillips

Le projet de ce film centré sur le Joker arrive d’ailleurs dans des circonstances un peu particulières. Suicide Squad est alors encore frais dans les mémoires et son Joker bling-bling ne s’est pas fait oublier, ni pardonner. La crainte est donc grande de voir confier à Jared Leto la mission de porter un film solo centré sur ce personnage et, par conséquent, sur la version qu’il en livre. Fort heureusement pour tout le monde, hormis Leto donc qui a apparemment été particulièrement vexé par cette décision, Warner prend un autre pari : sortir de son univers étendu et proposer un film tout seul dans son coin, sans connexion avec les autres. Rapidement, l’hypothèse de revoir Jared Leto dans ce nouveau film disparaît et le public se rassure progressivement en apprenant que Martin Scorsese est à la production et potentiellement à la réalisation de ce film qui sera finalement confié (sur les deux plans) à Todd Phillips, principalement connu jusqu’ici pour des comédies balourdes telles que Starsky & Hutch, Very Bad Trip (et ses suites) ou encore Date Limite.Suivra l’annonce de Joaquin Phoenix dans le rôle-titre, laquelle aura fait couler beaucoup d’encre.
Je ne vous refais pas la genèse complète de Joker mais je crois qu’il est important de souligner rapidement de nouveau tout cela car, déjà en amont, ce lot de décisions fait de ce film un cas à part dans la grande vague d’adaptations de comics qui porte le cinéma américain depuis presque 20 ans si l’on prend comme « An Zéro » la sortie de X-Men en 2000. Il l’est encore plus dans le grand étalage qu’a conduit Marvel en un peu plus de 10 ans, à grands renforts de blockbusters toujours plus spectaculaires. Car là n’est pas du tout l’ambition de ce Joker. Loin de ces tracas-là, il s’engage sur une stratégie loin d’être idiote de la part de DC et Warner : puisque nous n’arrivons pas à rivaliser avec Marvel/Disney sur son propre terrain, créons le nôtre.

Le Joker version Phoenix, bien éloigné des égarements de Suicide Squad.

Mais avant tout cela, une question se pose : comment adapter le Joker au cinéma, dans un stand-alone à son nom et qui plus est sans la moindre once de Batman dans un film qui se veut par ailleurs, on le verra ensuite, particulièrement ancré dans le réel ? En 2008, Christopher Nolan faisait le choix d’intégrer son propre Joker dans une approche de la réalité en le passant au statut de terroriste aux lourds accents nihilistes. Cela étant, si le travail était rondement mené, il n’en demeure pas moins que toute la définition du personnage se faisait à travers Batman, envers et contre tout. Une complémentarité que le personnage explicite lui-même à travers ses propres mots lors de la fameuse scène de l’interrogatoire au GCPD. Si l’on y regarde dans l’ensemble, le Joker est de toutes façons un personnage particulier en ce sens qu’il se définit non seulement par ses caractéristiques propres mais aussi par son antagonisme jusqu’au-boutiste avec le Chevalier Noir. Or, point de Batman ici ! Ce seul état de fait amène à plein de questions, notamment sur la façon dont un stand-alone privé du fameux justicier mais néanmoins consacré au Joker peut tenir la route. Dans le même ordre d’idées, on s’interrogera sur la pertinence de livrer une origin story à ce criminel.
Dans les comics, le Joker est évidemment un antagoniste majeur et au moins aussi culte que sa nemesis masquée. Pour autant, malgré toute son importance, son omniprésence presque et le caractère essentiel qu’il revêt vis-à-vis du super-héros de Gotham, il est une question à laquelle on ne peut que difficilement répondre : qui est le Joker ? Est-il le Jack Napier burtonien ou l’artiste raté que dépeignait Alan Moore dans Killing Joke ? Est-il Joe, Joseph ou Jeremiah ? Encore aujourd’hui, à l’aube de ses propres 80 ans, il est impossible de dire unanimement que telle personne serait LE Joker. Quant aux origines, il en a finalement autant que de scénaristes qui ont tenté de lui en donner et toutes sont canoniques sans l’être vraiment. Plus qu’un simple personnage, le Joker s’est peu à peu imposé comme un mythe, quelque chose qui va au-delà même du seul symbole que se veut être Bruce Wayne quand il endosse la cape. Le Joker peut être n’importe qui de suffisamment instable, perturbé ou psychotique pour le devenir en un instant T propice. Arthur Fleck en est alors un, au même juste titre que tous les autres. Tant et si bien que cet Arthur Fleck ne compte déjà plus, effacé progressivement par la figure criminelle du clown.

Dès le début, Arthur Fleck se cache derrière le maquillage.

Il y a donc toute légitimité à faire un Joker dans un monde sans Batman (là où un Venom sans Spider-Man, si ledit Venom conserve cette apparence, n’a pas de logique), tout simplement en remplaçant ce fragment de définition qui réside dans la dualité entre les deux personnages. Et c’est justement sur ce point que l’ancrage dans le réel que j’évoquais brièvement plus haut va être le plus fort. Le Joker se définit ici comme un produit de la fracture sociale. C’est par d’autres « démons » que le clown dit Prince du Crime va se construire, ceux de l’isolement, de la vie en marge, des troubles psychotiques et d’une société oppressive. En cela, Todd Phillips profite de son long-métrage pour distiller un message social et politique fort, prompt à dénoncer la société actuelle sous plusieurs angles. Parmi eux, il y a d’abord celui de l’individualisme outrancier, lequel pousse parfois (souvent ?) à ne plus prendre en compte toute autre personne que soi-même, phénomène duquel découle non seulement de l’égoïsme (lequel peut-être ici pointé du doigt par le coup fourré que Randall monte à l’encontre d’Arthur) mais également une forme d’agressivité qui sera, en ce qui concerne Arthur, un élément déclencheur de sa mue vers son alter ego Joker.

« La folie suit les lois de la gravité, il suffit de donner une petite pichenette !« , s’exclamait le Joker de The Dark Knight. La chose se vérifie dans cette nouvelle adaptation.

Alors oui, Phillips se montre parfois maladroit, sinon facile dans la manière dont il met en place son propos et je dois bien admettre que ses récentes déclarations à base de « J’ai fait un film pour râler parce qu’on peut plus rire de rien, gna gna gna… » me restent en tête et rendent certaines répliques du film un peu moins percutantes. Cela étant, l’idée est là et quelle que soit la maladresse dont il peut faire preuve parfois, il faut néanmoins lui reconnaître deux choses. Premièrement, il est difficile de développer un propos éminemment politique dans un film de deux heures dont ce n’est pas spécifiquement l’objet mais plus un trait sous-jacent. Deuxièmement, qu’on lui trouve ou non de jouer sur des cordes trop visibles au moment d’évoquer tout cela, il est indéniable que la façon dont tous ces éléments sont employés dans le film et utilisés afin d’accompagner l’évolution et la métamorphose de son personnage central est quant à elle de grande qualité. Le point d’orgue en sera évidemment le passage de l’émission, séquence dont je ne vous révélerai strictement rien mais qui, sachez au moins cela, s’avère grandiose, résultat d’une métrique maîtrisée de bout en bout. Je vois d’ailleurs dans le rythme apposé à Joker une similarité avec les aiguilles d’un minuteur où la petite serait Arthur et la grande le Joker. La première avance par à coups, se rapprochant sans cesse de la seconde et lorsque les deux se rejoignent et s’alignent pour ne faire plus qu’une, c’est l’explosion tant attendue.

Pour en revenir à la façon dont le Joker va progressivement se définir dans ce film, il y a donc la crise sociale qui doit être prise en compte mais également les troubles psychologiques du personnage. A ce sujet, il faut – je pense – énormément nuancer la façon dont le propos peut être compris. A mon sens, et contrairement à des choses qui ont pu être publiées çà et là sur internet, Joker n’est ni une apologie de la violence, ni un film psychophobe (c’est-à-dire qui exprimerait une stigmatisation/discrimination/oppression des personnes touchées par un trouble psychologique ou une condition mentale donnée). A aucun moment le film n’envoie de message qui consisterait à dire « La seule solution, c’est la violence » ou « Un jour, un type avec des problèmes psychologiques va forcément péter les plombs pour de bon ».
Tout ce que le film de Todd Phillips met en scène en relation avec ces deux thématiques relève à mon avis bien plus d’une mise en garde certes pessimiste mais toutefois aussi bienveillante que possible, un avertissement que l’on pourrait traduire par le fait que plus le désespoir des populations les moins aisées s’accentuera, plus leur réaction sera forte et violente ; et par l’idée que dans les contextes les plus difficiles que nous connaissons d’ores et déjà ou qui sont en approche, il nous faut, des plus hautes sphères aux plus basses, prendre en considération les populations les plus isolées et les plus fragilisées. Joker, bien loin d’être un prophète du terrible et du chaos en tant qu’oeuvre cinématographique, doit être vu bien plus comme une vision d’un futur possible et non désirable. Je ne vois pas comment, en sortant de cette salle de cinéma, on peut avoir le sentiment que Phillips, son co-scénariste Scott Silver, ou même l’interprète principal Joaquin Phoenix peuvent être considérés comme cautionnant quoi que ce soit qui se produise dans leur film. C’est tout bonnement ahurissant d’en arriver à ce point de réflexion.

Affirmer que Joker est psychophobe, ce serait réduire aussi Arthur Fleck à ses seuls troubles mentaux, ce que le film ne fait en aucun cas.

Mais je m’égare un peu (quoi que…). Le fait est donc que le Joker est amené dans son film par une nouvelle approche, sur laquelle l’influence de Killing Joke ne peut que se faire sentir malgré que le réalisateur nous a affirmé ne pas s’en être inspiré plus que ça. Il n’en demeure pas moins que cet angle d’attaque permet de faire quelque chose qui n’a que très rarement été fait dans le vaste catalogue des aventures de Batman : renverser le prisme d’observation. Depuis toujours, la quasi totalité des aventures du justicier sont narrées à travers ses yeux. Le lecteur, spectateur ou joueur suit ou incarne Batman dans un périple où c’est la vision du monde telle que pensée par Bruce Wayne qui va être mise en exergue, avec ses bons comme ses mauvais aspects. Joker, au-delà de seulement dépeindre une société moderne sur le déclin, permet donc de renverser la machine. Là où Gotham, sa population et son environnement global nous ont toujours été présentés à travers les yeux du très fortuné héritier de la famille Wayne, et alors que nous avons toujours (consciemment ou non) pris pour acquis ces observations devenues comme des ça-va-de-soi, Phillips et Silver posent une question toute bête mais si peu anodine finalement : pourquoi Bruce Wayne aurait-il raison ? Et si le regard qu’il posait sur le monde était en quelque sorte biaisé par l’environnement dans lequel lui-même évolue, celui des nantis, des ultra-riches ?

Thomas Wayne est une pierre fondatrice à l’édifice qu’est l’ascension du Joker.

Dans cet ordre d’idée, le cas de Thomas Wayne (père de Bruce donc) est intéressant. Jusqu’ici, la fameuse figure paternelle nous a toujours été présentée sous un jour radieux : homme d’affaires à succès, bon mari, père exemplaire, un sens de l’humain irréprochable et une conscience sociale forte en dépit de son immense fortune… Mais tout cela, c’est le portrait que nous en dépeignent Bruce, Alfred, leurs proches et alliés… Joker fait quant à lui le pari de s’intéresser à l’impact de cet homme sur « les petites gens » et le résultat s’avère évidemment bien différent. Le postulat est alors simple : dans un monde qui ressemble énormément au nôtre, un homme d’affaires aux ambitions politiques ne peut être que similaire à ceux que nous connaissons. Thomas Wayne apparaît alors sous un nouveau jour, bien moins propre. Oh bien sûr, il y a toujours dans le film cette image en filigrane de l’homme qui veut sauver Gotham mais il y a également ce constat flagrant : rien n’est fait. Pire encore, face à l’insurrection sociale qui gronde et monte, il se montre condescendant et bien peu conscient des problèmes réellement rencontrés par la population de la ville qu’il prétend diriger en briguant le mandat de maire. Ce Thomas Wayne là, c’est Donald Trump, dans les (très) grandes lignes. L’homme cristallise ce qui ne va pas dans la société actuelle, avec ces grands nantis coupés du sens des réalités dans lesquelles ceux tout en bas de l’échelle sociale se trouvent.
En cela, le rôle de Thomas Wayne est multiple dans ce film car il devient la figure à abattre de la gronde sociétale qui monte mais aussi un élément déterminant sur le plan personnel pour Arthur. L’intrigue de Joker amène en effet les deux personnages à se croiser sous deux aspects dont un que je me garderai de révéler trop en détails mais qui s’avère essentiel lui aussi dans l’évolution d’Arthur en Joker. La chose est d’ailleurs plutôt bien amenée, créant d’abord un doute profond chez le spectateur (et chez Arthur), de la circonspection aussi, jusqu’à une ultime révélation très finement amenée et qui contribue pour beaucoup au rattachement de ce Joker-ci à tous les autres en quelque sorte. Sur ce plan-là, le scénario s’amuse d’ailleurs beaucoup avec le spectateur, amenant divers éléments dans la vie d’Arthur pour mieux les déconstruire ensuite, le plus souvent (sinon systématiquement) avec brutalité. On se joue de nous avec une certaine intelligence qui pâtira peut-être seulement d’un manque de finesse inhérent à la durée du film, lequel aurait sans doute pu durer 30 minutes de plus sans pour autant devenir lassant. Dans tous les cas, concernant Thomas Wayne, on peut se dire que finalement, d’un Wayne à l’autre, le résultat vis-à-vis du Joker est le même.

« I take good care of my mom.« 

Et c’est ainsi que se construit ce terrain que cette autre frange des licences DC par Warner Bros cherche à poser, celui d’un hybride entre le gros film adapté de comics et le film d’auteur. Je parle d’hybride parce qu’il serait peut-être galvaudé de dire de but en blanc que Joker est à 100 % un pur film d’auteur mais je ne m’enlève pas de l’idée que c’en est bel et bien un. Ce terrain c’est donc celui d’un retour au cinéma dans sa forme la moins grandiloquente (en exagérant un peu), débarrassée de fonds verts à en avoir la nausée, de CGI à outrance pour repasser sur des choses pourtant bien réelles et autres artifices visant à toujours plus en mettre plein les mirettes. C’est celui d’une envie de retour aux décors non-numériques, aussi simples que beaux, peut-être même beaux parce qu’ils sont simples.
Joker en devient un film très naturel à regarder, affranchi qu’il est des moult artifices que les blockbusters de notre époque appellent sans cesse. Todd Phillips tâche d’appliquer à son film une patte visuelle aussi propre qu’efficace et c’est en s’adjoignant les talents du directeur photo Lawrence Sher qu’il compose ses tableaux. Cadres, lumières, couleurs sont alors autant d’atouts judicieusement mis en valeur et régulièrement en opposition qui confèrent à Joker toute sa saveur esthétique. Phillips et Sher réussissent à proposer une palette visuelle qui accompagne avec intelligence le propos et sans jamais tomber dans le piège de la caricature. Bien au contraire, le film donne le sentiment (sans doute justifié) que tout a été pensé au millimètre et à la nuance près. Joker s’offre alors, bien loin des errances visuelles des films du DCEU, des plans d’une qualité plus que louable et dont certains sont tout bonnement magnifiques et mériteraient d’être encadrés. A la toute fin du film, disons dans l’ultime quart d’heure, chaque plan remplit ce cahier des charges, offrant à Joker un final non seulement éblouissant par ce qu’il cherche à mettre en scène mais également par la façon dont il le fait.

Rien à jeter.

Toute cette imagerie, que je me garde de trop détailler afin de ne pas ôter le plaisir de la découverte pour celles et ceux qui n’auraient pas encore vu le film mais liraient tout de même cet article (je les en remercie), elle va alors considérablement servir et appuyer le propos du film. L’objectif principal de Joker est évident : ancrer ce psychopathe de clown dans le réel. Je suis déjà revenu sur la façon dont la chose est faite sur le fond mais gardons en tous cas en tête que tout le travail fait sur la mise en image de ce film va dans ce sens. Des appartements miteux d’Arthur ou de Sophie aux studios télés où travaille Murray Franklin en passant par le métro crade et les rues fumantes des bas-fonds de Gotham, toute cette imagerie renvoie au réel, à un espace urbain profond et aussi sale que froid et cruel. C’est quelque chose que l’on retrouvait déjà dans les Dark Kinght de Christopher Nolan, lequel tâchait déjà en son temps de marquer Batman dans une réalité aussi proche de nous que possible (pas de méchants cosmiques, pas de super-pouvoirs pour qui que ce soit, des ennemis auxquels on n’appose pas le préfixe « super » mais qu’on définit comme criminels, petites frappes et autres terroristes…).

Si ça ne vous fait pas penser à du Scorsese, c’est qu’il faut que vous alliez revoir ses films.

Ici, Todd Phillips et Scott Silver livrent un scénario qui cherche à aller encore un peu plus loin dans cette optique en oblitérant volontairement tout aspect « super-héroïque » de la chose. D’adaptation, ce film en est plus une de comics au sens global du terme que de comics de super-héros bien spécifiquement. Et c’est en arrivant à exclure de tout le procédé la moindre mention ou évocation d’un quelconque Dark Knight ou autre justicier masqué ou encapé, quel qu’il soit, que Joker réussit le mieux à s’inscrire dans le réel. Il y a donc, pour synthétiser, tout un travail de conjugaison entre l’image et le propos qui tend à faire de ce film quelque chose de réaliste, sinon naturaliste au sens littéraire du terme. Par tout cela, on sent que Joker se pare d’aspects très Scorsesiens justement, empruntant autant à Taxi Driver pour le parcours psychotique et les bas-fonds urbains dégueulasses qu’à La Valse des Pantins ou, chez James Toback, à Mélodie pour un Tueur (je vois en Arthur Fleck un véritable croisement entre le Jimmy Fingers de ce film et le Travis Bickle de Taxi Driver).

La scène de la danse est superbe.

Mais il faut rendre à César ce qui est à César et si Arthur Fleck nous paraît aussi plausible, c’est évidemment grâce aux immenses talents de Joaquin Phoenix. Chipant le rôle à un Leonardo DiCaprio longtemps annoncé comme favori pour incarner le clown, Phoenix signe ici une interprétation de très haut standing. Si le comédien nous a depuis longtemps habitués à être subjugués par son jeu, il en rajoute encore une couche dans ce film en contribuant énormément à appuyer l’écriture de son personnage une fois à l’écran. Quelque part entre victime du système, monsieur tout-le-monde, malade de troubles mentaux et, au fur et à mesure, tueur psychotique, ce personnage est particulièrement ambigu sur le papier, au-delà même de toutes les forces qui l’enfoncent progressivement. Aussi aurait-il été aisé de chercher à travailler un trait plutôt que l’autre, parce qu’il aurait semblé plus intéressant.

Vous voyez, c’est ça un acteur accompli.

Mais Phoenix n’est pas de ce genre d’acteurs là. Le comédien s’est empressé d’embrasser l’intégralité de ce protagoniste et de son ambiguïté.
Jouant alors sur plusieurs tableaux, sachant se rendre aussi touchant qu’angoissant, Joaquin Phoenix impose toute sa maestria dans ce film et là où certains lui reprochent de trop lorgner vers l’Oscar, je me contenterais de dire que j’espère bien que c’est l’Oscar qui lorgne vers lui. Avec cette interprétation qui se veut saisissante et inquiétante, Phoenix saisit à bras le corps l’opportunité qui lui est donnée de camper ce grand personnage et de se l’approprier, d’y distiller un peu de lui-même, de sa si forte personnalité. C’est tout cela qui fait aussi la saveur de cette interprétation magistrale, la façon dont la personnalité de l’acteur nourrit celle de son rôle. Je crois que la meilleure façon de résumer son jeu dans ce Joker serait de reprendre ce qu’a dit de lui Jacques Audiard l’an dernier lors de la promotion de Frères Sisters sur Allociné :

C’est comme si Joaquin ne jouait pas un personnage mais jouait avec un personnage. Quand vous voyez sa filmographie, il ne disparaît jamais. C’est toujours Joaquin Phoenix. Joaquin Phoenix fait telle chose… En fait, tout son talent, ça sera dans l’apparition et la disparition de Joaquin Phoenix dans le personnage et c’est fascinant à regarder.

Aux côtés de cette tête d’affiche, plusieurs noms sont ensuite à noter, avec en particulier le grand Robert De Niro, toujours aussi impérial. De Niro joue pourtant ici un rôle secondaire en soi, celui de l’animateur télé Murray Franklin, dont Arthur Fleck et sa maman sont des admirateurs. Néanmoins, aussi secondaire qu’il puisse être au regard de son temps de présence à l’écran, le rôle est primordial, capital même, ce dont Robert De Niro a parfaitement conscience. Le résultat en est une présence relativement minime sur la durée mais toutefois écrasante sur la forme. Chaque geste, chaque mot, chaque expression sur le visage de cet incroyable acteur est faite à dessein, en vue de servir non seulement le rôle et le film mais aussi son Phoenix de partenaire. C’est à cela que l’on reconnaît les grands acteurs : ils en imposent même quand on les voit peu. On pourrait appeler ça de l’optimisation du temps à l’écran mais ça va quand même bien plus vite en parlant de talent.

De Niro impeccable, comme toujours.

Je vais conclure assez rapidement sur une partie du reste de la distribution, sinon on y est encore demain. Quelques mots de fin donc pour évoquer Zazie Beetz en premier lieu. L’actrice révélée par la série Atlanta puis projetée à Hollywood avec Deadpool 2 s’affirme ici dans un rôle de juste mesure, à l’instar de celui de Robert De Niro. Si la comédienne ne peut cependant pas s’attirer autant de louanges que ce dernier, elle ne démérite pas pour autant et livre une composition d’égale qualité sur l’ensemble de ses apparitions, servie en particulier par un personnage plutôt bien construit. Beetz réussit à jouer sur la dualité induite par le scénario de ce protagoniste et, là encore, permet d’offrir une belle réponse à un Joaquin Phoenix qui n’a clairement pas à se plaindre de ses camarades de jeu. Il en va d’ailleurs de même pour Brett Cullen, appelé pour camper Thomas Wayne après le départ d’Alec Baldwin du projet pour incompatibilité d’emplois du temps. Cullen m’a d’ailleurs énormément fait penser à Baldwin tout le long du film (alors même que je n’ai découvert l’implication première de cet autre acteur qu’après mon visionnage de Joker). Je leur trouve en effet une certaine similarité dans la façon de jouer les hommes durs et, sans être froids, au moins distants, sinon hautains. Cullen appuie ainsi tout le propos développé au sujet de Thomas Wayne par un jeu très calibré, manquant peut-être parfois d’aspérités mais qui réussit malgré tout à joliment tirer son épingle du jeu lorsque nécessaire. Et en écrivant ces derniers mots, je pense tout particulièrement à la scène de l’entrevue entre Arthur et Wayne, dont le caractère essentiel est admirablement servi par la façon dont les deux comédiens l’ont jouée.

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En réalité, j’aurais encore énormément de choses à vous dire au sujet de Joker. Le film m’a suffisamment époustouflé pour que j’aie envie d’en parler pendant des heures et des heures. Les thèmes, la cinématographie, Joaquin Phoenix, le personnage du Joker… Le film de Todd Phillips donne beaucoup, beaucoup de choses qui prêtent à l’admiration, à l’interrogation et au plaisir simple de tout cinéphile. C’est loin d’être un étalage sans saveur « pour faire comme les grands ». Bien au contraire, Phillips a conçu un film dense et intelligent dont le seul défaut sera peut-être la façon parfois trop en surface d’aborder certains sujets. Mais ceux-là sont généralement un bruit de fond, un filigrane essentiel mais qui n’en oublie pas sa nature de background au service de l’histoire, aussi nous ne leur jetterons pas la pierre. Quant à Joaquin Phoenix, il sert admirablement ce film, lequel peut prétendre en grande partie grâce à son acteur principal au titre de chef-d’oeuvre. C’est en tous cas le meilleur film que j’aie vu en salles cette année jusque là. Une année au début de laquelle Peter Farrelly m’a par ailleurs appris avec Green Book qu’il ne fallait jurer de rien et que même un réalisateur de sombres bouses comme Fous d’Irène pouvait faire de belles choses, du genre à te saisir aux tréfonds des tripes pendant que tu t’agrippes à ton accoudoir. Ainsi en va-t-il aussi de Todd Phillips. 

Une réflexion sur “« Joker », Todd Phillips, 2019

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