« BoJack Horseman » : Humour noir pur sang

Cela peut sembler idiot étant donné le lot conséquent de productions que la chose représente mais, en ce qui me concerne, les séries animées autres que celles pour enfants, ça s’est très longtemps limité aux Simpsons et, dans une moindre mesure, Futurama. Manque de curiosité, méconnaissance globale ou indisponibilité de tel ou tel format sur mes plateformes et chaînes de prédilection, allez savoir, il y aurait sans doute plein de raisons pour justifier ces lacunes. Une fois n’est pas coutume en tous cas, c’est Netflix qui vient à ma rescousse en me proposant diverses séries telles que la culte Cowboy Bebop, les saisons les plus récentes des Griffin, la déjantée Rick & Morty, ou encore ses productions maison telles que (dans le désordre) F is for FamilyCastlevaniaArcher ou bien Paradise Police… Et ce que j’ai trouvé de mieux dans cette vaste catégorie de programmes, c’est justement une série développée pour le distributeur au fameux « TOUDOUM » : BoJack Horseman.

Créée en 2014, c’est à Raphael Bob-Waksberg que l’on doit BoJack Horseman. Ce nom ne vous dit rien ? C’est bien un peu normal car, hormis cette série, Bob-Waksberg compte assez peu de productions à son actif. Scénariste sur un épisode de Save Me en 2013, quelques rares apparitions en tant qu’acteur par-ci par-là, autant dire qu’on a vite fait le tour de la page IMDb du jeune homme, dont le pitchde BoJack remonte à 2010. Cette année-là, il prend contact avec The Tornante Company et leur propose pas moins de cinq idées de séries animées, dont celle-ci, mais on lui rétorque que c’est peut-être un peu trop déprimant (si vous ne connaissez pas BoJack, vous allez vite comprendre pourquoi dans cet article). Reste que c’est elle qui finit par remporter la mise et qui va dès lors préparée avant d’être pitchée, en 2013, à Netflix.

Artworks originaux de la série.

Grosso modo, l’idée de base de la série est résumée dans les quelques mots qui font les paroles de son générique de fin : « Back in the 90’s I was in a very famous TV show. I’m BoJack the Horse […]. Don’t act like you don’t know. And I’m trying to hold on to my past. It’s been so long, I don’t think I’m gonna last. I guess I’ll just try, and make you understand that I’m more horse than a man. Or I’m more man than a horse » . Tout est résumé dans ces quelques lignes : la série raconte l’histoire d’un cheval anthropomorphique, un ex-acteur d’une série connue des années 1990 qui éprouve bien des difficultés à accepter que tout ça est derrière lui et qui, en plus de cela, se sent complètement paumé au point de ne plus trop savoir qui il est censé être. Normalement, vous commencez à voir où les gens de Tornante voulaient en venir quand il parlait d’une série peut-être trop déprimante. Quant à nous, qui avons décidé de tenter le coup quand même, voilà qu’on en est déjà à 5 saisons, dont la dernière est sortie en 2018. Cinq saisons où nous avons vu BoJack s’enfoncer dans ses déboires, tâcher de s’en sortir en étant tiré vers le haut par les rares amis qu’il lui reste mais sans oublier pour autant de toucher le fond plus d’une fois. On l’a vu sombrer dans l’alcoolisme le plus crade, voire la toxicomanie, perdre des proches, s’en prendre à eux, cumuler les erreurs et culpabiliser (ou non)… Bref, BoJack, présenté comme ça, ce n’est pas garanti que ça fasse envie. Et pourtant !

BoJack est râleur, misanthrope, un peu trop porté sur la bouteille… Une vraie partie de plaisir.

On ne va pas se mentir : j’ai, comme beaucoup d’autres, d’abord buté sur cette série. Regardant par curiosité les deux ou trois premiers épisodes, mon impression initiale fut à peu de choses près la même que celle des gens de Tornante. Pour vous la faire simple, ce qu’on retient par exemple du premier épisode c’est que BoJack est un immense connard, mal dans sa peau, égoïste et prompt à râler à la moindre occasion. Tant et si bien qu’après ces deux ou trois premiers épisodes donc, j’ai lâché l’affaire quelque temps. Sans doute n’était-ce pas le bon moment de mon côté pour me lancer dans une série aussi apte à mettre en scène des personnages avec plus de problèmes qu’il n’en faut pour avoir envie de se taper la tête contre les murs. Reste que j’y suis revenu plus tard et ce fut sans doute la meilleure décision à prendre puisqu’à partir du moment où j’ai relancé le fil des épisodes sur Netflix, je n’ai plus décroché, attendant chaque nouvelle saison avec une impatience non dissimulée. Pourtant, niveau ton, BoJack Horseman n’a pas bougé d’un iota. Pêle-mêle, la série traite de nombreuses thématiques plus ou moins lourdes au cours de ses cinq saisons parmi lesquelles on retrouve : la dépression, la mort, le cancer, l’alcoolisme/la toxicomanie, la solitude, l’abandon et le rejet de soi-même ou des autres, l’adoption quand on est une femme célibataire… Il y aura, au cours des 60 épisodes déjà disponibles, toujours un sujet épineux à traiter, quelque chose qui avec un peu de chance va vous prendre aux tripes et vous mettre face à une « merditude des choses » (pour reprendre le titre du film de Felix Van Groeningen) dans laquelle, au fond, vous vous retrouverez toujours un peu. Car derrière son apparent pessimisme et sa propension à mettre ses personnages dans des situations toutes plus déprimantes les unes que les autres, cette série amène sur la table des sujets que tout un chacun peut se retrouver à traiter un jour ou l’autre. Le mal-être avec sa propre famille, les difficultés de sociabilisation, affronter la maladie d’un proche… Tout cela s’ancre perpétuellement dans notre quotidien et BoJack arrive, malgré sa façon de toujours grossir les choses pour les rendre plus prenantes, à traiter ses thématiques avec une intelligence, une finesse et une force rares.

En de multiples occasions, BoJack arrivera à toucher des abysses de pertes de repères.

En cela, il serait assez aisé de simplement cantonner BoJack Horseman au seul statut de série cynique et déprimante (ce qu’elle est en grande partie) mais ce serait un peu facile de la limiter à cela. En fait, dans ses thématiques générales et le type de protagonistes qu’elle met en scène, cette série se rapproche beaucoup de Californication : une star sur le retour et en pleine crise de la cinquantaine enchaîne les conneries avec une improbable aptitude à tout faire foirer ou presque, pour des raisons de caractère ou d’égoïsme mal placé notamment. Si le résumé est certes un peu grossier, il y a bien un peu (beaucoup) de cela dans les deux œuvres.
Néanmoins, BoJack se démarque de son homologue qui mettait en scène David Duchovny par – à mon sens – une bien meilleure écriture. Mieux encore, la série de Raphael Bob-Waksberg est au final tout ce que Californication aurait dû être sur le long terme ! Et là où cette dernière se contente très vite de mettre du cul pour du cul, synonyme en ce qui la concerne d’une immense paresse créative, BoJack développe sans cesse son propos, réussit à toujours garder l’attention du spectateur par un récit formidablement composé et, encore une fois, cette aptitude à créer du lien avec qui la regarde. Alors oui, l’ensemble est grandement noirci à mesure que les saisons avancent, enfonçant toujours plus BoJack, Diane ou Princesse Carolyn dans ses situations parfois d’une tristesse impossible et c’est effectivement une série au cynisme profond qu’on se retrouve à regarder mais il faut souligner le sens de la dramaturgie qui s’en dégage et qui donne à BoJack Horseman une atmosphère dense, propre et dont on ne peut que retenir au final les grandes qualités d’écriture.

La naïveté de Mr. Peanutbutter n’a d’égale que sa propension à faire rire.

Mais à côté de cela, les talentueux auteurs de la série semblent avoir bien saisi que le cynisme pour le cynisme est insuffisant si l’on souhaite proposer un format efficace et leur travail est également admirable par sa capacité à toujours apporter de la lumière à l’ensemble. Et si je disais plus haut qu’il est un peu facile de limiter cette série à son cynisme, c’est bien pour cela, pour cet humour qui est en réalité toujours présent, sous différentes formes. Ironique, absurde, rocambolesque, le scénario ne se prive jamais de mettre son héros et ses comparses dans des situations qui prêtent très efficacement à rire. Tout le mérite en revient aux personnages car quand ils ne servent pas à toucher aux sujets que je mentionnais plus haut, tous sont employés par le scénario pour développer des gags et autres séquences plus ou moins loufoques, lesquelles sont évidemment celles où brilleront en particulier les personnages de Todd et de Mr. Peanutbutter. L’un est un jeune homme un peu paumé et d’une naïveté touchante que BoJack héberge depuis des années, tandis que l’autre est aussi l’ex-star d’une série des 90’s, tout aussi naïf que le premier. Todd et Peanutbutter apparaissent alors très souvent comme des soupapes de décompressions qui permettent à la série de maintenir son équilibre entre cynisme et divertissement. Mais là encore, impossible de catégoriser les choses bêtement et si Todd ou Peanutbutter sont le plus souvent l’occasion de séquences à la limite de l’absurde, en particulier lorsqu’ils essaient de monter une affaire ensemble, ils sont aussi l’occasion de traiter des sujets moins amusants, comme les difficultés du couple pour Peanutbutter ou l’asexualité pour Todd. A ce moment-là, ce sont les autres qui seront l’occasion de rire et la série jongle ainsi sans cesse d’un personnage à l’autre et d’une tonalité à l’autre, le tout avec une adresse des plus appréciables.

Todd et les poules, un grand moment d’humour !

Je disais plus haut que j’avais d’abord buté sur le ton de la série, avant de finalement succomber à ses nombreux charmes, mais comme je suis décidément quelqu’un d’assez difficile visiblement, j’ai aussi eu du mal dans les premiers temps avec toute l’approche visuelle et esthétique de BoJack Horseman. Il faut bien admettre qu’au premier coup d’œil, le style apposé sur la série a de quoi laisser songeur. Le dessin paraît au premier regard assez particulier, certains diront même un peu moche, et l’animation semblerait presque un peu rigide. Honnêtement, au tout début de mon visionnage, j’avais le sentiment que si on avait animé des bonhommes bâtons, le rendu eu presque été le même.

BoJack Horseman s’offre régulièrement de très beaux plans.

Une affirmation emplie de mauvaise foi, de caricature et d’exagération que je ne nie pas mais que je me verrai bien incapable de reformuler aujourd’hui. Car si la première approche m’a laissé un peu distant, ou circonspect, je dois bien admettre que l’œil s’est vite habitué à cette charte esthétique sur laquelle on pourrait finalement porter le même constat que sur le(s) ton(s) du scénario. Il serait ainsi facile au premier abord de ranger tout cela dans une seule catégorie (série cynique au dessin pas exceptionnel) mais le temps faisant son affaire, on découvre – en plus de la richesse du propos – un style blindé de finesse, de détails et de couleurs qui font l’originalité et la particularité de cet univers. Ce dernier se veut finalement chatoyant au possible, colorant le quotidien de ses personnages afin de ne pas trop alourdir l’ensemble lorsqu’il s’agit de parler de choses peu amusantes. BoJack n’hésite ainsi pas à miser sur des couleurs pétantes, qu’il s’agisse du rose quasi fluo du pelage de Princesse Carolyn ou du jaune de celui de Peanutbutter… Des choix visuels qui tranchent finalement grandement avec le fond souvent lourd du scénario et qui contribuent donc très efficacement (au côté de l’humour si intelligemment distillé) au maintien de cet équilibre entre les idées fondamentales de la série et la nécessité de maintenir un côté divertissant et agréable pour le public afin que ce dernier ne s’enfonce pas dans la déprime en même temps que les personnages qu’il se plait finalement à suivre.
Mais surtout, la série est éminemment recommandable pour ses nombreuses idées de mises en scène, lesquelles frôlent le génie en de nombreuses occasions. Plans-séquences, délires quasi psychédéliques et autres extravagances oniriques sont de la partie pour donner à BoJack Horseman les qualités des meilleures séries. A bien des reprises, la mise en scène va ainsi se donner pour mission d’offrir au public des moments mémorables par la seule force de l’image et qu’il s’agisse de faire rire ou d’émouvoir, cela fonctionne généralement avec beaucoup d’habileté. Cela peut être fait de façon ponctuelle comme la fameuse chasse au téléphone portable dans l’épisode 10 de la saison 3 ou avec l’exceptionnelle séquence du « connard de merde » dans l’épisode 6 de la saison 4, mais l’idée peut parfois être poussée bien plus loin avec des épisodes quasi-conceptuels (au regard du reste de la série s’entend) et je pense ici notamment à l’un des épisodes qui m’a le plus marqué depuis le début de la série. Comme un Poisson Hors de l’Eau (S.3, ép.4) est à mon sens un véritable morceau d’inventivité où (pour la faire courte), aucune parole n’est prononcée pendant la majeure partie des 25 minutes qu’il dure, exception faite de la scène pré-générique et d’un ultime mot qui vient idéalement conclure cet épisode.

Incroyable épisode !

Un dernier mot enfin sur le cast vocal de la série, qui compte son lot de comédiens et comédiennes de renom avec Will Arnett, Amy Sedaris, Aaron Paul, Alison Brie et Paul F. Thompkins pour ses têtes d’affiche mais qui se paie également le luxe d’avoir des seconds rôles et des invités prestigieux puisque Stanley Tucci, Angela Bassett, Patton Oswalt, Lisa Kudrow, Vincent D’Onofrio, Jessica Biel ou encore Paul McCartney apparaîtront à plus ou moins grande fréquence dans la série, certain(e)s interprétant d’ailleurs leurs propres rôles. Reste en tous cas qu’il n’y a rien à redire sur cette distribution. Will Arnett en particulier est excessivement convainquant en BoJack et donne au personnage toute la consistance nécessaire. Le comédien lui crée en effet une épaisseur bienvenue, faite de multiples couches servant comme il se doit la complexité du personnage et permettant au passage à Arnett de jouer sur l’intégralité de sa palette d’acteur. Ce constat, il vaut en fait pour l’ensemble des comédiens et comédiennes qui campent les cinq personnages principaux de la série.
Je vous épargne donc une longue et fastidieuse énumération de leurs différentes qualités et vais plutôt souligner, pour nos amis non-anglophiles, que la VF est également de très bonne facture. Benoît Grimmiaux reprend ainsi la place de Will Arnett et compose à son tour un BoJack certes un peu différent de celui de son homologue américain mais qui ne dénote en rien. Bien au contraire, Grimmiaux respecte totalement la construction qui en a été faite et signe une performance de doublage qui mérite d’être soulignée. Il en va d’ailleurs de même pour Bruno Georis et Sébastien Hébrant, impeccables dans leurs rôles respectifs de Mr. Peanutbutter et Todd. Les deux acteurs livrent en effet des interprétations à la fois très proches du travail de Paul F. Thompkins et Aaron Paul mais n’hésitent pas à, parfois, grossir un petit peu le trait avec la justesse qui convient. Les personnages apparaissent ainsi un peu différents encore une fois de la VO mais s’octroient néanmoins une personnalité toute aussi franche et qui ne trahit absolument pas le matériau original.

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Si j’en avais le temps, je vous livrerais un article bien plus conséquent sur cette série, histoire de vous parler de la façon dont elle aborde ses différents sujets, oscillant entre sa touchante honnêteté, son cynisme et l’humour noir qui la caractérise. Il y a tant à dire sur BoJack Horseman qu’on ne saurait presque pas par où commencer. Je me contente donc, pour cette fois, d’un article certes un peu classique mais qui, je l’espère, saura donner envie à celles et ceux qui n’ont pas encore essayé cette série. Cinq saisons sont d’ores et déjà disponibles sur Netflix et, croyez-moi, c’est la promesse de nombreux épisodes d’une intelligence rare, drôles et tristes à la fois, tant et si bien qu’on définit souvent cette série comme une « dramédie », néologisme visant à renforcer la façon dont peuvent se mêler comédie et drame, plus encore qu’avec l’appellation « comédie dramatique ». Mais une chose est sûre, BoJack Horseman est une œuvre qui sait faire rire malgré les travers que connaissent sans cesse ses personnages et qui va toujours au cœur des choses, parfois avec brutalité mais le plus souvent avec une finesse adéquate. C’est clairement la série la plus touchante que j’aie vue depuis bien longtemps.

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