« Comedians in Cars Getting Coffee » : L’humour pur arabica

Il y a des choses dans la vie auxquelles on ne s’attend pas. Par exemple, je ne m’attendais pas trop à travailler dans une bibliothèque alors que je suis géographe de formation, tout comme on ne s’attendait pas trop au rapprochement entre Xbox et Nintendo pour faire front commun face à Sony, entre autres choses diverses et variées. Et le fait de devenir fan d’un ersatz de talk show américain où un ancien comédien de stand up ultra célèbre conduit d’autres humoristes dans des voitures classes pour aller boire du café, ça non plus je ne m’y attendais pas. Et pourtant je suis un jour tombé sur Comedians in Cars Getting Coffee, une exclusivité Netflix, et je dévore ça comme des petits speculoos.

Comment présenter cette émission ? Le concept est tout simple en fait : animée par Jerry Seinfeld, elle nous montre ce dernier inviter divers humoristes à prendre un café avec lui pour discuter de choses et d’autres. Mais surtout, l’idée principale est de donner lieu à une discussion virevoltant autour du monde du stand up et du thème central de l’humour. Pour cela, le comédien n’invite quasiment que des « collègues » allant de Will Ferrell à Alec Baldwin en passant par Zach Galifianakis, Steve Martin ou encore Jim Carrey. Le tout avec une idée supplémentaire : Seinfeld emmène lui-même ses invités dans un café au volant d’une voiture iconique. On peut difficilement faire plus simple mais Comedians in Cars se paie déjà le luxe de l’originalité. Attention cependant à ne pas voir dans cette brève description quelque chose qui s’apparenterait sous certains aspects à une sorte de Top Gear ou je ne sais quoi : si la voiture occupe une certaine place dans l’émission, elle n’en est en aucun cas le cœur et servira finalement plus de prétexte à la discussion entre l’animateur et son invité. A l’heure où j’écris ces lignes en tous cas, la série compte déjà pas moins de 10 saisons, au nombre d’épisodes très variable, allant de 5 (saison 4) à 12 (saison 10).

Crackle donc, un service qu’on ne verra certainement jamais arriver chez nous.

L’ensemble est en tous cas disponible sur Netflix depuis l’été 2017 mais il convient de préciser que de 2012 à 2017, c’était sur Crackle que Jerry Seinfeld proposait son émission. Pour celles et ceux qui l’ignoreraient, Crackle est un service de streaming en ligne appartenant à Sony. Gratuit (car financé par la pub), le service n’existe plus qu’aux Etats-Unis (la branche canadienne ayant fermée). Mais passons : en 2017, Netflix acquiert les droits de diffusion de Comedians in Cars et offre même la possibilité de tourner une dixième saison, mise en ligne en Juillet dernier, en même temps que les précédentes. Là où le bât blesse en revanche, c’est que Netflix nous a fait une Bob l’Eponge. Comprenez par là qu’en dehors de la dernière saison, qu’il a donc produite, le service à mis l’intégralité des épisodes précédents dans un désordre monstrueux où même le simple fait de quand même les laisser dans leurs saisons respectives n’est pas au rendez-vous… Un majestueux bordel qui ne posera pas d’immenses problèmes finalement, sauf quand les discussions amènent parfois quelques incohérences par rapport à l’ensemble, les invités pouvant évoquer des personnes décédées qui apparaissent comme par magie dans un épisode ultérieur ou bien Jerry Seinfeld citant un moment d’un épisode qu’on aurait dû avoir vu mais que Netflix a mis au mauvais endroit…

Enfin bref. Le fait est que c’est, comme je le disais, Jerry Seinfeld qui est aux commandes de cette émission. Tant les amateurs de stand up que de sitcoms connaissent le monsieur. Dans les années 1980 et 1990, Seinfeld s’est en effet imposé sur les planches et sur le petit écran avec ses spectacles et bien entendu sa série culte, sobrement intitulée Seinfeld. Etant donné le concept de Comedians in Cars, la présence de ce comédien en guise d’animateur ajoute une saveur particulière à l’ensemble. Seinfeld est en effet un des maîtres de l’humour américain. Peut-être n’est-il ni l’alpha, ni l’omega dans le domaine mais il s’est clairement taillé la part du lion et quiconque déciderait aujourd’hui de s’intéresser aux humoristes made in USA finirait nécessairement par tomber sur lui, en référence absolue qu’il est devenu, lui qui semble connaître cet univers par cœur.
J’en viendrais presque à dire, puisque ce n’est de toute façon pas loin de la vérité, que Jerry Seinfeld fait partie prenante du concept ici. Il fallait quelqu’un avec une réputation de cette trempe pour conduire cela au mieux et, pour plusieurs raisons, il était tout indiqué. Premièrement, c’est son idée, son concept, alors pourquoi ne pas s’en charger lui-même ? Certes, il aurait pu déléguer la présentation à un(e) autre mais d’abord ce n’est pas le genre du monsieur et, ensuite, qui de mieux que lui au fond ? Cela m’amène aux autres raisons qui font de cet artiste un host évident pour Comedians in Cars. Rapidement : il est drôle, il a un recul certain sur l’humour et cet univers de comédiens/humoristes et, enfin, il connaît tout le monde ! Laisser Seinfeld piloter ce show, c’est s’assurer un potentiel d’invités long comme le bras (ou comme deux ou trois pour tout dire).

Carl Reiner et Mel Brooks font partie des prestigieux invités de l’émission.

Et ses invités justement, qui sont-ils ? Des artistes aussi, essentiellement, qu’ils soient comédiens de stand up, animateurs de late shows ou acteurs… Tous partagent comme point commun le fait d’avoir construit leur carrière sur l’humour et sa pratique. Qu’il s’agisse de Jimmy Fallon, Ellen De Generes, Alec Baldwin, Judd Appatow ou bien Bob Einstein, tous partagent cette expérience.

Pari osé mais réussi.

Exception notable cependant, Barack Obama. Alors président des Etats-Unis, il s’était en effet prêté au jeu et, même là néanmoins, le concept était respecté. Il faut dire qu’Obama, au-delà de tout ce que l’on peut penser de sa politique sur les huit ans où il a occupé la Maison Blanche, est largement connu pour ses très nombreuses saillies et ses traits d’humour toujours bien sentis. Cet épisode s’était ainsi révélé particulièrement intéressant pour sa façon d’aborder la question de l’usage de l’humour, et son importance, en politique et en particulier à cette si haute fonction. Mais pour en revenir aux invités dans leur ensemble, il faut reconnaître qu’ils sont tous judicieusement choisis. Seinfeld n’amène dans son émission que des personnalités dont l’apparente sympathie confère une ambiance détendue des plus appréciables à chaque épisode. Cela doit être vu comme la résultante du mantra de Seinfeld sur son émission : n’inviter que des personnes à qui il peut avoir des choses à dire, qui l’intéressent et avec lesquelles il se sent à l’aise pour discuter autour d’un café. Cela donnera peut-être l’impression qu’il n’invite que ses potes au final mais peu importe : cette volonté dote l’émission d’une atmosphère chaleureuse, propice aux rires et où rien ne semble forcé, ni contraint. Je préfère 100 fois cela à un énième talk show où l’on ne croise que ceux qui ont leur promo à faire et qu’on voit par conséquent partout. Et surtout, qu’il invite ses amis ne gâche rien aux principes fondamentaux de l’émission puisque tous ont un truc à raconter sur leur carrière, leurs expériences personnelles vis-à-vis de l’humour, etc. Rares sont ainsi les épisodes où ce que les invités racontaient ne m’a pas intéressé. Et plus rares encore sont les émissions où c’est le cas !

L’épisode avec Will Ferrell est un des meilleurs !

C’est d’ailleurs une chose louable dans Comedians in Cars : la promo des invités est réduite à minima. Et si certain(e)s profitent très logiquement de leur passage dans l’émission pour évoquer un potentiel nouveau spectacle ou autre chose, c’est absolument tout sauf systématique. Car ce n’est pas le propos, tout simplement. Comme je le mentionnais précédemment, l’objectif est de parler d’humour. Seinfeld et ses invités discutent alors de cela, de comment ça se travailler, de la façon dont cette expérience les impacte personnellement. Il ne s’agit pas de regarder une représentation ici mais bien de capter ces humoristes côté coulisses. Chacun évoque son parcours, ses hauts et ses bas, ses débuts, ses influences, ses anecdotes et ce faisant, Comedians in Cars dresse doucement mais sûrement une vaste fresque de l’humour américain. L’émission dépasse alors le statut de talk show auquel on pourrait pourtant facilement la cantonner et devient alors bien plus une sorte d’astucieux mélange entre le talk, le documentaire et le portrait, tout cela à la fois.

L’épisode avec Trevor Noah synthétise à lui seul tout le concept de l’émission et toutes les tonalités qu’elle peut prendre. Commencez donc par celui-là si vous voulez avoir un très bon aperçu du show.

Et tout aussi sûrement, c’est une réflexion qui se construit, tant sur l’humour donc que sur la célébrité et la conjonction des deux. Obama encore une fois permettra de voir comment l’humour permet une autre approche de la politique, comment cela peut désacraliser certaines situations. L’excellent Trevor Noah quant à lui aura tout le loisir de parler de la façon dont l’humour peut être une formidable outil face aux situations les plus difficiles comme la discrimination. L’anecdote sur son grand-père dans l’Afrique du Sud de l’apartheid vaut le détour ! Et bien vite on se rend compte qu’on n’est pas juste là pour voir deux comédiens se tailler le bout de gras autour d’un tasse de café. Chacun et chacune prend la chose relativement au sérieux et si l’on rit beaucoup, on ne manque pas pour autant de voir tout ce petit monde réussir sous la houlette de Jerry Seinfeld à développer un propos très intéressant sur la condition-même d’humoriste et sa place dans la société. Nombreux sont ceux par exemple à évoquer la façon dont il conjugue vie publique et vie privée et comment les deux s’entrechoquent souvent. Toute cette réflexion induite par des conversations entre passionnés amène Comedians in Cars à dépasser encore une fois son statut de « talk en extérieur ». Mieux encore, Seinfeld a l’art de réaliser cet exercice sans en faire quelque chose de pompeux, lourd ou prétentieux. Car si l’émission permet tout le développement de ce propos, elle n’en oublie pour autant pas ses fondamentaux et demeure un divertissement léger et drôle, le genre que l’on regarde comme on prendrait un café justement : pour se poser et se détendre un peu.

Un regret quand même : l’épisode spécial où Jason Alexander reprend son rôle de George Costanza de la série Seinfeld n’est pas dispo sur Netflix. Question de droits vis-à-vis de la série originale sans doute…

Le mieux reste peut-être encore le format dans lequel tout ceci prend place. Avec des épisodes d’une durée moyenne de 30 minutes, Comedians in Cars se laisse regarder tout seul. Et si chacun reprend globalement la même construction que les autres (Jerry va chercher quelqu’un en voiture, ils font un tour, vont prendre un café, etc…), on se laisse néanmoins porter. Il faut dire que c’est un format très agréable qui oublie de s’éterniser sans pour autant être trop vite expédié. Une petite demi-heure c’est finalement bien assez pour cette émission qui tâche de ressembler à ce qu’elle montre : une petite promenade en voiture et une tasse avalée dans un bon café du coin. Fond et forme se lient finalement très bien et offrent à Comedians in Cars Getting Coffee tout le loisir de s’installer comme une émission des plus sympathiques et accueillantes, loin des poncifs qui font que tous les talk shows se ressemblent au fond un peu trop. Celui-ci se paie une vraie petite tranche d’originalité particulièrement bienvenue qui lui donne toute la fraîcheur nécessaire pour s’imposer comme une excellente surprise.

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Je ne peux donc désormais plus que vous encourager vivement à regarder Comedians in Cars Getting Coffee. J’ai trouvé là une émission qui m’a saisi dès le premier épisode que j’ai vu et à laquelle je suis vite devenue complètement accro, poursuivant mon visionnage dès que l’occasion se présente. Les épisodes que j’ai vus (c’est-à-dire quasiment tous, à 5 ou 6 près) m’ont tous fait rire tout en me permettant de découvrir des talents que je ne connaissais pas forcément et d’apprendre tout un tas de choses et d’anecdotes sur l’humour à l’américaine. Un univers qui apparaît alors particulièrement dense et riche et pour lequel Comedians in Cars semble être une très bonne porte d’entrée pour les néophytes.

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2 réflexions sur “« Comedians in Cars Getting Coffee » : L’humour pur arabica

  1. Tu mas intrigué avec ce show qui m’étais totalement inconnus mais adorant Seinfeld j’ai pris la reco au pied de la lettre et je débute donc par Jim Carrey
    OMG celui avec George/Jason doit être énorme

    • Tu vas voir, on devient vite accro ! 😀

      J’ai fini l’intégralité des épisodes l’autre soir, je me sens tout désœuvré maintenant, ha ha !

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