Un jour, un album n°27 : «Licancabur», Red Sun Atacama

Je n’y connais quasiment rien au stoner et à ses dérivés. C’est un genre vers lequel je suis allé il y a moins de trois ans, découvrant que, derrière cette appellation, il y a vraisemblablement autre chose que les Queens of the Stone Age, dont je connaissais au final plus la réputation que la musique (c’est vous dire…). Bref, arpentant de gré ou de force les petites salles parisiennes, dans lesquelles de courageux organisateurs tâchent de faire vivre cette musique contre les vents et marées d’une mairie qui réduit au silence tour à tour ces lieux de réjouissances, je découvre donc moult formations parmi lesquelles quelques excellentes surprises comme Red Sun Atacama. Et j’ai trouvé dès les premiers instants dans leur musique quelque chose qui touche à mes bas instincts grunge et punk, une touche à part que l’on retrouve très bien dans leur premier album : Licancabur.

Et si l’on devait faire l’historique de ma courte expérience du genre, Red Sun Atacama figurerait sans doute parmi les premiers groupes à m’avoir emmené dans cet univers chaud, saturé, fuzzy et tout ce qui va avec. C’est en live d’ailleurs que je les entends pour la première fois, un soir de Novembre 2016 au sous-sol d’un Dr. Feelgood des Halles parisiennes désormais orphelin de concerts.

De gauche à droite : Clément, Robin et Vincent.

Mais qui sont-ils ? Trois mecs, Clément à la basse mais également au chant, Robin derrière les fûts et Vincent à la guitare, arrivé un peu plus tard dans le groupe comme le très indispensable remplaçant d’un Amine que je n’ai jamais pu entendre en concert, le garçon ayant quitté la formation avant que je ne la découvre, et que je ne connais donc que pour les lignes de guitare qu’il a posées sur Part. I, le premier EP du groupe. Mais attention, ne réduisons pas Vincent au simple statut de remplaçant ! Bien au contraire, le guitariste est un pilier essentiel de ce jeune groupe, s’y insérant parfaitement en reprenant à l’idéal tout ce que son prédécesseur a su y apporter tout en arrivant à y distiller son propre style et sa propre énergie.
L’énergie d’ailleurs est une clé fondamentale de l’esprit d’Atacama : ça joue vite, ça joue fort, ça décrasse tes conduits auditifs sur trois ou quatre générations. Tout ceci, c’est l’impression générale que j’ai eu dès les premiers concerts auxquels j’ai assistés de ce groupe. Hélas, côté enregistrements, il aura fallu pendant un bon moment se contenter de Part. I, leur EP/démo de trois titres. Un court opus semblable à une carte de visite tout aussi efficace que leurs concerts mais qui souffrait malgré tout d’un mixage relativement bancal et sur lequel je regrettais plusieurs choses dont la partie vocale qui ne me satisfaisait pas entièrement ou encore l’intro de batterie de Cupid’s Arrows, qui me laisse encore aujourd’hui une drôle d’impression. Rien de bien rédhibitoire cela étant et les amateurs d’Atacama ne pouvaient qu’y prendre plaisir. Paru au cours de l’été 2015, Part. I fut de toute façon pendant un long moment tout ce que l’on avait à se mettre sous la dent pour profiter de leur musique en dehors des concerts. Puis voilà que les choses se précipitent : Red Sun Atacama rejoint le label More Fuzz, enregistre son album et le balance ce 29 Juin donc, trois ans ou presque après cet EP initial. Licancabur est là et il comporte 6 titres :

1- Atacama (Intro)
2- The Gold
3- Red Queen
4- Cupid’s Arrows
5- Drawers
6- Empire

Six morceaux donc, d’une longueur allant (si l’on omet volontairement l’intro) d’un peu moins de deux minutes à une bonne douzaine et dont je vais tâcher de vous parler un peu.

De l’EP à l’album

Comme je le disais, Red Sun Atacama avait publié en 2015 un premier EP sur lequel figuraient trois morceaux, indéboulonnables pièces maîtresses de leurs shows. Or, ces trois chansons, on les retrouve sur Licancabur, confirmant ainsi le statut de démo de Part. I. C’est ainsi qu’après l’introductif Atacama se déroulent The Gold, Red Queen et Cupid’s Arrows. Et pour quiconque aurait écouté auparavant Part. I, la différence ne peut être que notable. Les trois morceaux ont ici une toute autre allure, emprunt d’une sorte d’assurance et d’une finition qui les rendent bien plus agréables à l’écoute qu’il y a trois ans. Mais surtout, dès les premières notes de The Gold, le ton est donné : Red Sun Atacama livre ainsi un son résolument stoner, à la fois fuzzy, gras et lourd qui ne manquera pas de rappeler le meilleur de groupes comme Orange Goblin, Kyuss ou Fu Manchu.

 

A mon sens, The Gold est également parfait pour ouvrir réellement Licancabur puisqu’il synthétise tout ce qui fait le son de ce trio. De la basse fièrement mise en avant à cette batterie qui semble autant souffrir sous les coups de baguette que l’on prend de plaisir à écouter ce rythme vif et brutal, tout en passant par cette guitare navigant entre la lourdeur des riffs et le côté acéré et ultra précis des solos, tout est là, résumé en une dizaine de minutes qui vont, d’entrée de jeu, se faire la carte de visite d’Atacama. Sans oublier bien sûr ce passage à un peu moins de la moitié de la chanson, où l’énergie déployée jusqu’ici laisse soudain place à une séquence toute en mesure, comme une respiration nécessaire pour reprendre ses esprits. Il y a alors ce côté un peu plus groovy de Red Sun Atacama, quand cette basse s’enroule doucement autour de tes oreilles, donnant une certaine rondeur au morceau, laquelle trouve sa confirmation dans un second solo encore une fois aussi précis que mélodieux. Atacama s’offre même le luxe d’insérer un clavier dans une sorte d’intermède limite jazzy (façon de parler, vous me comprendrez en écoutant) qui ne dénote pourtant en rien et qui renvoie bien au contraire le groupe à toutes les influences 70’s dont il fait parfois (souvent ?) ostensiblement preuve. Et c’est justement tout le sel d’Atacama (les connaisseurs comprendront), cette aptitude à passer de la brutalité à ces jolies harmonies avec un naturel pas déconcertant mais presque.
Ceci étant dit, la piste suivante, Red Queen, est néanmoins là pour nous rappeler/confirmer que nous sommes bien face à un groupe de stoner.

 

Evoquant à mon sens dans son style des titres comme Guardrail de Fu Manchu ou le classique Song for the Dead des Queens of the Stone Age (une chanson qui rappelle que ce groupe n’a jamais été meilleur que quand c’était Mark Lanegan qui prenait le micro d’ailleurs), Red Queen est un morceau très incisif, explorant toute la lourdeur dont peut faire preuve le stoner. Mais Red Sun Atacama ne s’oublie pas pour autant derrière les codes qui semblent régir ce style de musique et, par extension, la construction de ce morceau assez représentatif du genre. Bien au contraire, les garçons poursuivent ici la construction d’un son bien à eux, éprouvé depuis longtemps sur scène au point d’en faire une valeur sûre. A titre personnel, je suis d’autant plus enthousiaste à l’écoute de cette chanson qu’il s’agissait de celle que je préférais sur l’EP original et que la version qui en est proposée ici dépasse toutes mes attentes, sans aucun problème.

Vincent sur scène par DamiPhoto.

Cupid’s Arrows me permet ensuite de clore le cercle des influences dans lesquelles la musique de Red Sun Atacama baigne joyeusement en laissant ressentir toute l’importance d’un son plus punk/grunge que le groupe peut avoir et qui fait très aisément écho à l’électrisante énergie déployée lors des concerts. Emprunt d’un esprit à la Raw Power (tant le morceau que l’album) des Stooges d’Iggy Pop, Cupid’s Arrows fait mouche chez l’amateur de punk que je suis bien plus largement. J’en profite pour souligner que la guitare de Vincent ne manque d’ailleurs pas de me faire assez régulièrement penser à ces Stooges, le grand gaillard les évoquant souvent par le côté acéré de sa six cordes, assez similaire à celui de Ron Asheton ou du grand James Williamson (il y a parfois du Search and Destroy dans tout cela). Enfin bref, vive et sans concession, cette chanson va droit au but, plus encore que ne l’ont fait avant elle les deux pistes précédentes (qui ne lésinaient pourtant pas). A l’issue de ces 1min40 la messe est dite, amen to that.

 

Blindé d’influences, Red Sun Atacama n’en demeure cependant pas moins un groupe à la personnalité forte et très marquée, un constat que je m’étais déjà fait en les découvrant les premières fois sur scène. Et si je vous cite comme ça différents groupes desquels je les rapproche, c’est moins pour dire que la musique d’Atacama y ressemble (ce n’est même pas du tout la question en fait) que pour tâcher de vous expliquer ce qu’elle m’évoque de mieux. Licancabur est ainsi un beau melting pot qui poussera peut-être certains à affirmer que ce groupe n’invente rien de révolutionnaire mais qui permettra en tous cas au trio de se forger une identité solide.
Car au-delà des influences, il y a surtout une vraie maîtrise derrière ces compositions, une recherche et une volonté : celle de proposer un stoner certes efficace mais qui tente de sortir un peu des sentiers battus, d’y intégrer d’autres choses pour s’émanciper du carcan parfois un peu étroit que cette musique peut subir. « Le stoner, quand tu en as entendu un groupe, tu as déjà fait le tour » m’a un jour confié quelqu’un de mal avisé. Le premier album de Red Sun Atacama est la preuve que non.

Drawers et Empire, plus d’un quart d’heure de nouveauté

Arrivé à ce stade de l’album, le plus ou moins fin connaisseur de la carrière de Red Sun Atacama n’a navigué qu’en eaux connues grâce à ces trois premiers titres. Il aura néanmoins apprécié, ce plus ou moins fin connaisseur, la qualité de ces nouveaux arrangements qui ont rendu ces chansons plus fortes, brutes et imposantes. Reste que l’auditeur avisé va enfin pouvoir partir vers de nouveaux horizons avec Drawers et Empire, les deux dernières pistes de cet album. Quant à celui ou celle qui découvrirait le groupe avec Licancabur, nul doute qu’on en est alors à la moitié d’un bien agréable et mouvementé voyage, lequel n’a décidément pas envie de réfréner ses ardeurs à en croire ne serait-ce que Drawers.

 

Le cinquième titre de l’album est de ces morceaux qui démarrent au quart de tour, une constante chez Atacama d’ailleurs. Deux coups bien lourds sur les cordes et les fûts, une voix qui arrache d’entrée de jeu, répétez ça pendant une quinzaine de secondes et c’est parti sans prévenir. Hormis en live, où ils peuvent débuter leurs concerts par une sorte de jam avant d’envoyer le gros du son, Atacama n’est pas du genre à tourner en rond avant de se lancer et si cet album insiste sur cette idée à plusieurs reprises, cette chanson-ci la précise encore un peu.

Clément sur scène en 2016.

On profite d’ailleurs de cette rapide intro pour noter la qualité des performances vocales de Clément qui, non content de caler des lignes de basse redoutables, a su faire un boulot assez considérable côté chant non seulement en travaillant bien mieux le mix autour de sa voix que cela n’était le cas dans cet EP où elle semblait en quelque sorte étouffée, mais aussi et surtout par une progression constante de ce qu’il arrive à en faire, un constat qui a déjà été fait plusieurs fois par d’autres observateurs plus calés que moi lors des concerts.
Ceci étant dit, Drawers déroule pendant un peu moins de 5 minutes le son habituel du groupe, en un peu plus heavy peut-être. Avec son côté hardos à la Sasquatch, ce titre dégage une puissance certaine qui fleure bon la côte ouest américaine de la fin des années 90, quand le grunge commençait à pleinement se mêler à des sonorités plus hard et parfois psyché venues de Californie, tout ça pour définitivement forger le stoner et le desert rock que les gars de Red Sun Atacama affectionnent tant. Et c’est peut-être bien ça que veut être Drawers d’ailleurs, une sorte d’archétype de ce que cette musique fut à ses débuts, franche et grisante. Alors non, ce n’est peut-être pas mon titre préféré sur Licancabur mais il n’y a pas à en douter un seul instant : il plaira aux amateurs.

Mais voilà alors qu’on en arrive déjà au terme. Et une fin d’album, c’est tout l’un tout l’autre : ça peut se faire en douceur (quitte à frôler la banalité chez certains), dans la continuité ou dans un bon gros bouquet final des familles. C’est cette dernière option qu’a visiblement privilégiée Red Sun Atacama pour son Licancabur. Le groupe décide en effet de clore les affaires avec le conquérant Empire, une épopée d’une bonne douzaine de minutes qui envoie tout ce que la formation a de meilleur à donner.

 

Le batteur Robin, étonnamment encore vêtu d’un t-shirt au moment de la photo.

Je disais plus haut que The Gold synthétisait assez bien la musique d’Atacama : Empire, quant à lui, résume idéalement l’album qu’il conclut. Sans en avoir pourtant économisé la moindre miette auparavant, le groupe déploie toute son énergie et toute son envie dans cette ultime piste où le bassiste et le guitariste semblent d’ailleurs laisser la part belle à leur batteur. Il était pourtant bien là lui aussi, tout au long de cet album dont la rythmique ne serait sans doute pas la même sans ses frappes assez métronomiques. Sorte de Keith Moon du stoner, moins anarchique dans son jeu mais tout aussi technique, Robin fait de la batterie l’autre clé de voute du son d’Atacama, roulant sur ses toms, brisant ses cymbales et contribuant ici plus qu’habilement à ce crescendo introductif qui porte bien vite Empire à ce stade où la puissance et la juste mesure se mêlent pour donner un titre qui tabasse, tout bonnement.
La chose pousse peu à peu, passant à une autre vitesse après 3min30, là où les instincts primaires grunge tâchent de prendre le dessus dans une séquence marquée justement par un solo de batterie qui explose juste avant que la guitare n’en fasse tout autant, contribuant finalement à faire d’Empire l’éruption finale d’un volcan Licancabur qui n’a eu de cesse de gronder depuis qu’on en a ouvert le cratère.

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En quelques mots, Licancabur est un album entier, festif, blindé d’entrain… Sans chichis ni détours mal avisés, l’album va droit au but et fait mouche. Son mélange d’influences, qui n’a d’égale que l’aptitude du trio à en faire quelque chose de neuf et en même temps très familier et accessible, fait du premier album de Red Sun Atacama un excellent départ. Alors on en voit qui déprécient cet opus parce qu’il ne dure « que » 35 minutes, considérant que le terme-même d’album n’est pas approprié. Les Ramones rient de bon cœur face à ce genre de remarque et si l’on sera d’accord pour affirmer qu’un successeur se fait d’ores et déjà attendre, c’est moins pour dire que le premier était insuffisant que pour affirmer avec certitude qu’on a simplement hâte de découvrir la suite. Avec des départs pareils, ça promet.

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