Un jour, un album n°26 : «Boarding House Reach», Jack White

Retour à la chronique musicale cette semaine avec un coup d’oreille jeté sur le dernier opus de Jack White, ex-White Stripes, ex-Raconteurs mais toujours membre des Dead Weather. Le chanteur-guitariste revient en effet cette année avec un troisième album solo attendu par les fans comme le Messie que semble parfois être White pour ces derniers. Un nouvel album qui va cependant prendre beaucoup de monde à revers et qui porte le doux nom de Boarding House Reach.

Pour la genèse, nous avons ici affaire au successeur de deux précédents disques intitulés Blunderbuss et Lazaretto et respectivement sortis en 2012 et 2014. Car après le hiatus des Raconteurs en 2010 et la séparation ferme et définitive des White Stripes l’année suivante, le prolifique Jack White n’avait nullement l’intention de se reposer. Il poursuit ainsi d’abord la route entamée en 2009 avec les Dead Weather, ce « supergroupe » qui le lie à Jack Lawrence des Raconteurs (lui aussi), Dean Fertita des Queens of the Stone Age et Alison Mosshart des Kills. Une collaboration dont les fruits seront trois albums sortis entre 2009 et 2015 et dont le successeur se fait toujours attendre. Celui-ci prend son temps à pointer le bout de son nez, notamment en raison des plannings respectifs des différents membres : Fertita a eu fort à faire avec le Villains des QOTSA, Mosshart a planché sur Ash & Ice pour les Kills et White enfin préparait Boarding House Reach.

Jack White, 2018.

Une préparation qui s’est faite dans la discrétion qu’on connait au chanteur. Car depuis 2016 et après la tournée qui fit suite à la sortie de Lazaretto deux ans plus tôt, White s’est quelque peu coupé de la scène médiatique afin de se concentrer sur ses projets musicaux, ce qui prendra d’abord la forme d’une compilation cette même année, faite de 26 titres acoustiques enregistrés entre 1998 et 2016 et sobrement intitulée Acoustic Recordings 1998-2016. Puis en 2017, sorti de nulle part, déboule le single Battle Cry, titre instrumental d’un peu plus de deux minutes qui annonçait vraisemblablement un nouvel album. Tout du moins était-ce ce que l’on croyait à l’époque : le single a finalement été retiré des canaux de diffusion officiels de Jack White et n’a plus jamais reparu.
Le chanteur, lui, reste dans sa bulle, communique à peine ou pas du tout et il faudra attendre la fin 2017 pour entendre du nouveau : Servings and Portions from my Boarding House Reach, une vidéo de 4 minutes qui n’est autre qu’une bande-annonce/medley de l’album à venir. Pour autant, quand cette vidéo sort le 12 Décembre dernier, rien n’est dit et si l’on devine par simple déduction que Boarding House Reach sera le titre de l’album, ce dernier n’est en aucun cas annoncé ou daté officiellement. La vidéo surprend en tous cas et semble être le témoignage d’un Jack White qui a cherché à bouleverser ses habitudes et celles de ses auditeurs en allant puiser dans des influences différentes de ses racines blues/folk/country habituelles tout en proposant des sonorités qui n’ont, a priori, plus grand-chose à voir avec le rock qu’on lui connaissait.

 

Il aura en tous cas fallu attendre le 23 Mars dernier pour enfin découvrir Boarding House Reach, troisième volet de l’aventure solo de White qui fut progressivement annoncé via une campagne de communication qui aura mis en avant pas moins de cinq singles : Connected by Love et Respect Commander le 10 Janvier, Corporation 16 jours plus tard, Over and Over and Over le 1er Mars et enfin Ice Station Zebra deux jours avant la sortie de l’album. Cinq titres donc choisis dans la liste des 13 morceaux qui composent Boarding House Reach :

1- Connected by Love
2- Why Walk a Dog?
3- Corporation
4- Abulia and Akrasia
5- Hypermisophoniac
6- Ice Station Zebra
7- Over and Over and Over
8- Everything You’ve Ever Learned
9- Respect Commander
10- Ezmeralda Steals the Show
11- Get In the Mind Shaft
12- What’s Done is Done
13- Humoresque

Treize titres donc qui m’ont, comme je m’y attendais au vu des cinq singles révélés en amont, franchement décontenancé à la première écoute. Car, pour vous la faire courte, Jack White a pondu un album qui correspond à cette image que donnait Servings and Portions à la fin 2017 : inattendu, pêle-mêle d’influences qu’on ne lui connaissait pas forcément, à la limite du foutraque parfois. En toute honnêteté, je ne savais pas quoi penser pendant ma découverte initiale de cet opus, ni même après. Mon premier avis aurait été de dire que je n’avais pas aimé ce que je venais d’entendre mais j’ai préféré me raviser et l’écouter à nouveau, en sachant cette fois à quoi m’attendre. Et alors, les choses paraissent sous un nouveau jour. Mais avant d’en parler en détail, je tiens seulement à préciser qu’en raison de l’indisponibilité de l’intégralité de l’album sur YouTube (pour le moment), certains titres seront proposés dans une version live. Je vous invite donc, si vous n’avez pas encore l’intention d’acheter Boarding House Reach, à aller écouter les versions de l’album sur Deezer, Spotify ou tout autre support de votre choix.

Un début en douceur

C’est Connected by Love justement, premier single révélé en Janvier dernier, qui ouvre Boarding House Reach. Et c’est un morceau qui, avec le recul, semble parfaitement annoncer la couleur de l’album, en particulier avec ses effets « électro » qui seront un des piliers fondateurs du disque. C’est en tous cas un bon titre pour entamer Boarding House Reach, avec une mélodie entraînante, sorte de mélange modernisé entre le blues et le gospel dont les chœurs ne peuvent que renvoyer à ces inspirations évidentes. Jack White y chante quant à lui comme toujours, oscillant entre puissance et douceur, entre éraillement et justesse, ce qui ne manquera pas de rappeler, comme toute la chanson finalement, certaines choses faites du temps des White Stripes et en particulier des albums Get Behind Me Satan ou Icky Thump. Mais en allant encore plus loin.

Suit alors Why Walk a Dog?, titre un tantinet dans le même esprit que le précédent, avec ce soupçon de mélancolie en plus qui lui donne tout son charme. Car bien qu’assez courte (à peine plus de deux minutes), la chanson est tout de même bien jolie, notamment grâce un bref solo de guitare à mi-parcours, lequel accentue le côté mélancolique par des sons si propres à Jack White le guitariste. Mais peut-être cette chanson est-elle néanmoins trop courte justement. Why Walk a Dog? s’achève ainsi très rapidement sur deux trainantes notes d’un orgue qu’on aurait voulu entendre plus longtemps.
Reste que jusqu’ici, tout se passe globalement bien. On a compris après ces deux premiers morceaux que Jack White a la ferme intention de proposer dans Boarding House Reach une nouvelle approche de sa musique, tâchant d’expérimenter sur ses sonorités habituelles des choses nouvelles, un peu comme s’il avait voulu tenter de moderniser les sons qui ont fait sa propre culture musicale et, par extension, ses productions précédentes depuis les années 1990. Car si Connected by Love et Why Walk a Dog? sonnent assez différemment par rapport à ce que l’on a pris pour habitude d’entendre de la part de Jack White (malgré deux premiers albums solo où, déjà, il tâchait en quelque sorte de s’éloigner de ses propres repères), on ne pourra s’empêcher d’y trouver des choses familières, que ce soit dans les voix, les constructions, les guitares surtout. Mais le ton est différent et c’est après ces premières compositions que Boarding House Reach a bien l’intention de le montrer plus radicalement.

Changements de tons

Et ce virage musical, Boarding House Reach l’emprunte dès sa troisième piste qui n’est autre que Corporation, cet autre single qui, plus encore que Connected by Love ou Respect Commander, m’avait rendu franchement dubitatif et en même temps très curieux quand il fut révélé.

Le fait est que le changement de ton est assez brusque puisqu’après une entrée en matière somme toute assez douce et confortable, Jack White décide de bousculer son auditoire en lui proposant une sorte d’electro-funk sauce hip-hop qui fleure bon la croisée des chemins entre les années 1980 et 1990. Saupoudré de cette ambiance urbaine made in USA, le morceau n’est pas mal foutu mais reste franchement inattendu. Avec très peu de voix hormis des chœurs aussi brefs que propres, le titre progresse dans une approche instrumentale qui va en décontenancer plus d’un parmi les habitués de White, lequel déboule d’ailleurs finalement avec sa guitare au bout de bien 2min50, bien décidé à lui faire cracher encore plus qu’à l’accoutumée les sons stridents qu’on lui connait, puis avec un couplet qui arrive à un moment qui fait un peu fouillis, honnêtement. Le titre semble alors partir n’importe où, mêlant au passage les audacieux essais jusqu’ici accumulés à un solo final so Jack White. A l’inverse de la chanson précédente, celle-ci était peut-être un peu trop longue pour que l’expérience se fasse sans heurts.

Malgré cela, Corporation regorge de choses à garder, notamment en matières d’intention : Jack White veut se renouveler. Après l’avoir tenté timidement dans Blunderbuss et Lazaretto, le voilà fin prêt à lâcher la bride et à avancer vers de nouveaux horizons musicaux. Mais comme s’il avait conscience que son public n’est peut-être pas à 100 % prêt à cela, voilà qu’il le laisse reprendre ses esprits avec Abulia and Akrasia. En à peine 1min30, White offre ici une petite respiration bienvenue après la grandiloquence de Corporation.
C’est un titre intéressant à mon sens puisqu’il est complètement à part vis-à-vis de l’ensemble de l’album. Ce morceau très court voit les mélodies osées des autres pistes laisser place à un chant parlé confié à la voix du bluesman C.W. Stoneking, le tout sur des nappes de violons et pianos aux accents très est-européens. La façon dont il tranche si brutalement avec Corporation laisse alors presque croire que cette précédente chanson était sans doute une exception. On trouve dans Abulia and Akrasia une sorte de refuge très doux fait d’un retour plus que prononcé aux racines musicales les plus profondes de Jack White.

La pochette qu’on aurait dû avoir…

Mais voilà  que finalement, Hypermisophoniac vient pour dissiper le doute : Corporation n’était pas une exception. White repart ici dans ses expériences plus ou moins compréhensibles.
Flirtant de nouveau avec les années 1980-90, ce morceau est si ancré dans ces références urbaines que le son de guitare si habituel de White en dénoterait presque malgré ses qualités. Il y a en tous cas de l’idée dans cette cinquième piste qui poursuit le travail de changement de ton amorcé précédemment. Jack White est un artiste intelligent, il l’a prouvé plus qu’à son compte au cours de ces presque 30 dernières années. Néanmoins, trop de synthé tue le synthé et l’ondulation constante qui fait la particularité de ce titre me gâcherait presque le plaisir d’une chanson dont la solidité en fait une bonne surprise.
Et ce n’est pas Ice Station Zebra qui viendra contredire les intentions du musicien sur cet album. Versant dans un entraînant hip-hop, auquel il adjoint de grandiloquents claviers comme on l’avait déjà entendu faire chez les Stripes (Take, Take, Take notamment), White se laisse aller à toujours plus de tests, que ce soit dans les instrus ou dans sa propre façon de chanter. Ceci étant dit, voilà le clavier qui se pose calmement à mi-chemin et White avec lui, adoucissant sa voix sans lâcher pour autant le flow qu’il a adopté dès les premières secondes. La deuxième moitié du titre se veut alors moins « brutale », quand l’influence hip hop se teinte d’une sorte d’esprit jazzy, comme d’autres l’ont fait auparavant.
Ice Station Zebra et Hypermisophoniac forment le point de non-retour sur Boarding House Reach. Arrivé là, l’auditeur a essuyé les plâtres : il ne peut qu’avoir saisi toute l’essence de cet album et fait son choix entre l’adhésion et le refus. Si la majorité penche pour la première option, Jack White aura alors réussi son coup.

Ce point de non-retour passé, l’auditeur fidèle et/ou curieux ne sera au final pas plus surpris que ça par Over and Over and Over, avant-dernier single de l’opus. Pourtant, il aurait pu croire que White avait fait le choix ici de revenir aux fondamentaux, notamment en raison de cette guitare reconnaissable entre mille qui ouvre ce titre tout en puissance, que ce soit dans les riffs ou dans le chant, tous profondément hérités du temps des Stripes, auquel cette chanson ne peut que faire penser. A titre personnel, j’y vois même quelques similitudes avec l’album Icky Thump, dans ce côté très agressif qu’il pouvait avoir par moment, et en particulier avec Conquest, chanson sur laquelle la guitare et la voix de Jack White se livraient déjà à un exercice similaire. Reste qu’après cette espèce de rendez-vous en terre presque connue, la seconde moitié du morceau malmène quelque peu l’auditeur, surpris par ce soudain melting pot de sonorités mariées de force. C’est audacieux, certes, mais pas forcément agréable.
Everything You’ve Learned succède ensuite à cette chanson à double-face et se présente comme un titre vif, en puissance mais pas assez éclatant. Je passe très vite sur cette chanson et me contenterai ici d’un avis simple : bof…

Le calme après la tempête

Après ces tentatives et expériences soumises à ses oreilles, l’auditeur qui a tenu au cours de ces huit premières pistes peut se vanter d’avoir fait le plus dur. Pas dans le sens où il est encore là après une succession de mauvais titres (aucun ne l’étant vraiment, au contraire) mais bien dans le sens où à ce moment du disque, Jack White semble avoir décidé de calmer le jeu.

Ce « retour à la normale », si l’on peut dire, est entamé dès les premières notes de Respect Commander, ce single ouvert par une instru de près de deux minutes et dans laquelle White use encore et toujours des mêmes artifices que dans les précédentes chansons de Boarding House Reach mais où, clairement, il fait également le choix de laisser (enfin !) sa guitare enragée et acérée s’exprimer. C’est qu’elle nous aurait manqué ! Je vois en Respect Commander un morceau très Stripessien mais en plus osé, plus libéré, à l’image d’autres titres tirés de Lazaretto ou Blunderbuss. Un très bon morceau en tous cas.

Vient ensuite Ezmeralda Steals the Show, un court morceau au chant parlé dont la tonalité générale rappellera rapidement Abulia and Akrasia, dont on se rapproche par le calme apporté par une guitare acoustique seule qui nous berce après les explosions électriques de Respect Commander. Pas réellement mémorable mais bienvenue néanmoins, cette chanson forme un joli sas de décompression avant d’attaquer Get in the Mind Shaft, où White semble s’être pris pour les Daft Punk. Je passe rapidement sur ce titre qui m’a très peu parlé, me rappelant notamment Something About Us desdits Daft Punk sur leur album Discovery, un morceau qui, déjà, m’ennuyait profondément…

Esther Rose fait partie des invité(e)s de Boarding House Reach.

Passons donc pour évoquer directement What’s Done is Done, qui arrive pour confirmer l’intention de Jack White de conclure son album sur une touche véritablement posée, quitte à trancher brutalement avec le reste des compositions. White propose ici une ballade dans la veine de ses influences blues qu’il maîtrise si bien mais qu’il n’appelle que si peu dans Boarding House Reach. Le duo de voix que White forme ici avec Esther Rose est un régal de douceur. A ce titre qui est au final une bonne surprise, je ne reprocherais que cette interruption radicale et par conséquent très désagréable d’un orgue qui promettait de belles choses pourtant.

Une chanson douce donc à laquelle vient succéder Humoresque, où la douceur est portée à son paroxysme avec ce titre qui donne l’impression de regarder le générique de fin d’un film qui a cherché à surprendre, oser, et expérimenter, formant alors un mélange halluciné de styles, sons et influences qu’on n’attendait pas. A noter qu’il s’agit d’une réinterprétation de L’Humoresque de Dvorak. Et à défaut de la version de White, c’est la pièce originale que je vous laisse ici, en attendant que sa réinterprétation soit disponible sur YouTube.

____________________

Quel étonnant album finalement que ce Boarding House Reach. Amateur non-prévenu, prends garde car Jack White a décidé de te prendre par surprise ! Le chanteur a en tous cas développé ici des intentions aussi fermes qu’audacieuses, non seulement au regard de sa discographie mais aussi en termes de résultats. Une audace qui déplaira fortement à certains, nul doute, mais qui paie néanmoins, donnant à cette troisième œuvre solo une identité remarquable. Boarding House Reach ne sera peut-être pas un album culte pour moi mais nul doute que j’y reviendrai un jour ou l’autre. C’est un de ces disques qu’il faut apprendre à connaître, quitte à y passer du temps. Et même si j’ai du mal avec certains aspects de cette production, je pense vraiment que Jack White a réussi son pari.

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2 réflexions sur “Un jour, un album n°26 : «Boarding House Reach», Jack White

  1. Pingback: Jack White avant les Stripes : parcours d’un ambitieux | Dans mon Eucalyptus perché

  2. Pingback: Un jour, un album n°29 – « Help Us Stranger , The Raconteurs | «Dans mon Eucalyptus perché

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