Un jour, un album n°23 : « In Utero », Nirvana

Ça faisait un bout de temps que j’avais envie de reprendre cette rubrique que j’ai laissée à l’abandon depuis qu’on a parlé de Muse il y a maintenant plus de deux bons mois. La faute à mon nouveau rythme de vie, sur lequel je n’ai pas encore assez bien calqué mon rythme de publication, lequel est assez inégal depuis Septembre dernier. Enfin bref, là n’est pas la question et je prends enfin le temps de me consacrer à ce nouvel article (qui s’ajoute à une liste longue comme le bras de brouillons qu’il faudra bien conclure un jour). Et cette semaine c’est de Nirvana qu’on va parler et de leur dernier album.

In Utero

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Mais comme d’habitude, d’abord un retour sur la carrière de Nirvana. C’est dans les environs de Seattle que tout commence, à Aberdeen pour être exact. Vingt ans avant le début des faits, c’est là qu’est né un certain Kurt Cobain, plus ou moins dix ans avant le moment où les parents de Krist Novoselic décident d’y emménager après avoir vécu dans la Californie natale de ce dernier. Les deux garçons, alors âgés de 17 ans pour Cobain et de 19 ans pour Novoselic, se rencontrent pour la première fois en 1984 dans une salle de répétition. Cobain, qui a déjà un goût très prononcé pour la musique (le mec chantait les Beatles à trois ans, entre autres), souhaite rapidement monter un groupe avec son nouveau camarade. Il faudra cependant attendre l’année 1987 pour que la chose se fasse. A l’époque, Kurt avait déjà son propre groupe, Fecal Matter, monté avec Dale Crover et Matt Lukin et c’est de ce groupe que viennent la plupart des premières chansons interprétées par le nouveau groupe formé alors par Cobain à la guitare et au chant, Novoselic à la basse et Bob McFadden derrière une batterie où il sera vite remplacé par Aaron Buckhard, lequel ne fait pas long feu non plus puisqu’après les déménagements respectifs de Cobain et Novoselic, il sera remplacé par Dale Crover, ex-Fecal Matter donc. Enfin bref, on arrive bien vite à l’année 1988 et ce qui se veut être la première formation de ce qui deviendra par la suite Nirvana semble posée. Oui, sauf que Crover quitte à son tour le groupe en Mars de la même année, après avoir néanmoins enregistré une démo présentée au patron du label Sub Pop. C’est alors Dave Foster qui tient la baraque derrière les fûts…jusqu’à un petit séjour par la prison sans passer par la case départ au cours duquel Chad Channing est recruté. En fait, c’est bien là que Nirvana pose ses premières fondations. Le nom du groupe est d’ailleurs choisi à ce moment-là et le trio commence à se produire sur la scène underground de Seattle, Tacoma et leurs environs. Chez Sub Pop en tous cas, on aime bien ce que Nirvana propose et on les invite même à enregistrer deux chansons en studio : Love Buzz et Big Cheese. Les deux morceaux seront d’ailleurs édités en single fin 1988. Les choses commencent donc à se lancer et Sub Pop ramène Nirvana en studio pour enregistrer quelque chose d’un chouïa plus conséquent à partir de Décembre de la même année. Ce truc plus conséquent, ce sera Bleach, sur lequel on peut également entendre Dale Crover à la batterie puisque certains morceaux comme Floyd the Barber ont été récupérés d’anciennes sessions avec ce dernier puis simplement remixées pour cet album. Malgré cela, le label ne soutient pas vraiment Nirvana et, faute de fonds, repousse la sortie de l’album et ne lui offre aucun support promotionnel, préférant se concentrer sur d’autres groupes tels que Mudhoney et Tad, deux noms dont personne ou presque ne se souvient, soulignant ainsi la clairvoyance certaine des gars qui dirigeaient le label à l’époque… Le fait est en tous cas que Bleach sort en Juin 1989 et ce dans une indifférence quasi générale.

Nirvana à l'époque de Bleach (de gauche à droite) : Kurt Cobain, Krist Novoselic et Chad Channing.

Nirvana à l’époque de Bleach (de gauche à droite) : Kurt Cobain, Krist Novoselic et Chad Channing.

Tant pis, Nirvana ne se laisse pas abattre pour autant et part en tournée à travers les Etats-Unis en compagnie de Jason Everman, lequel officiera en tant que second guitariste (à noter qu’il est crédité sur Bleach alors qu’il n’a strictement rien joué dessus, cette mention étant en fait plus un remerciement pour avoir avancé les 600 et quelques dollars nécessaires à l’enregistrement de l’album). La tournée ne se passe en tous cas pas excessivement bien, le public se fout pas mal du groupe, lequel a un budget plus que limité et par conséquent du mal à apprécier cette vie sur la route. Cela ne les empêchera pas de tenter l’aventure européenne. Pour cela, ils enregistrent d’abord un maxi de quatre titres à l’attention du Royaume-Uni, lequel comprend deux morceaux tirés de Bleach (Blew et Love Buzz) et deux inédits (Stain et Been a Son). En Octobre 1989, Nirvana donne son premier concert européen à Newcastle et reçoit un accueil bien plus chaleureux qu’à l’accoutumée, tant de la part du public que de la presse. Tout va plutôt bien, que ce soit en Angleterre, en Autriche, aux Pays-Bas…jusqu’au concert de Rome au cours duquel Kurt pète le premier d’une longue série de câbles, annonce quitter le groupe, escalade les structures de la scène pour ensuite menacer de sauter de tout en haut. A Londres, Cobain avait déjà explosé sa guitare sur Novoselic et sa basse. Reste que tout ceci donne à Nirvana une réputation certaine et contribue à l’émergence de la scène grunge. En 1990 les ventes de Bleach s’envolent.

A cette époque, Nirvana retourne en studio pour son prochain album, lequel sera produit par Butch Vig. En Avril, huit morceaux sont enregistrés mais Cobain se casse la voix sur Lithium, ce qui interrompt temporairement le travail. Une interruption qui sera l’occasion pour Chad Channing de quitter un groupe dans lequel il estime n’être pas assez impliqué créativement parlant. Dale Crover est rappelé notamment mais c’est finalement Dave Grohl qui sera recruté à l’automne 1990 après avoir été remarqué par Cobain et Novoselic lors d’un concert de son précédent groupe (Scream). Retour en studio alors ? Pas tout de suite en fait et Nirvana, conscient des difficultés financières et de la fin proche de Sub Pop, se met en quête de son prochain label. Ce sera finalement DGC Records, avec lequel Sonic Youth – groupe proche de Nirvana – vient également de signer. Cela n’implique cependant pas de changement de producteur et Butch Vig est rappelé par Nirvana pour reprendre le boulot avec eux. L’enregistrement se passe bien et les prises sont peu nombreuses (Territorial Pissing fut enregistré d’un coup, d’un seul). Finalement, Nevermind sort en Septembre 1991, avec un petit couac cependant : la chanson cachée Endless, Nameless supposée se trouver après Something in the Way a été oubliée sur les 20 000 premiers pressages de l’album. La chose sera corrigée pour les suivants. Evidemment, c’est le fameux Smells Like Teen Spirit qui fut choisi comme premier single, suivi de Come as You Are. Anecdote assez connue : le clip de Smells Like Teen Spirit est diffusé jusqu’à 20 fois par jour sur MTV, ce qui n’était pas spécialement du goût de Cobain (d’autant qu’il finira par ne plus vouloir jouer le morceau en concert), même s’il reconnaissait que c’était une bonne chose pour vendre l’album. A l’époque en tous cas, Nirvana est partout : tournée américaine et européenne, Top of the Pops, chez David Letterman, au Saturday Night Live… Début 1992, Nevermind se vend à 300 000 exemplaires par semaine ! La même année, Cobain se marie avec Courtney Love, pour le meilleur et pour le pire, c’est le cas de le dire. C’est aussi à cette époque que Cobain accentue sa consommation de drogues.

Nirvana sur une des photos promotionnelles de Nevermind en 1991. Dave Grohl (au centre) est le nouveau batteur du groupe.

Nirvana sur une des photos promotionnelles de Nevermind en 1991. Dave Grohl (au centre) est le nouveau batteur du groupe.

Début 1992 toujours, Kurt Cobain souhaite commencer à travailler sur le prochain album de Nirvana mais les choses sont plus complexes en raison de l’éloignement de chacun des membres (Cobain à Los Angeles, Grohl en Virginie et Novoselic à Seattle). Il faudra attendre alors l’été pour commencer à retravailler en compagnie des producteurs Jack Endino (celui de Bleach d’ailleurs) et Steve Albini (celui du Surfer Rosa des Pixies que Cobain aimait tant). Endino quitte néanmoins le projet, estimant qu’on ne le consulte de toute façon pas énormément, et laisse donc Albini seul aux commandes. A la fin de l’année, aucun album n’est enregistré et DGC Records décide de publier Incesticide, compilation de faces B et de démos ou versions alternatives de chansons précédemment éditées. En Février 1993, Nirvana entre finalement en studio et, au bout de six jours, tout est bouclé. Moment opportun où Courtney Love débarque au studio pour retrouver Cobain et finalement critiquer à peu près tout ce qui a été fait au cours de cette semaine, ce qui amènera d’ailleurs à une violente dispute avec Dave Grohl. Il n’empêche qu’après avoir envoyé la première version de l’album à leur maison de disque et à leur entourage, Nirvana s’en prend plein la gueule, ce futur In Utero étant jugé inaudible et avec des paroles sans intérêt (entre autres). Après avoir d’abord pensé quand même sortir l’album tel quel, le trio décide toutefois de reprendre le travail. La période n’est en tous cas pas la plus belle de la vie du groupe : Cobain fait une overdose puis est arrêté. Des choix sont faits concernant l’album avec notamment le retrait de la chanson I Hate Myself and I Want to Die à l’initiative du chanteur qui considère d’une part que In Utero contient déjà assez de chansons « bruyantes » et d’autre part qu’elle pourrait causer des suicides (tu m’étonnes…). Au cours de l’été, Pat Smear est recruté par le groupe pour assurer le rôle de second guitariste lors des concerts. Présent également lors des répétitions, il ne joue cependant pas sus In Utero, ce qui ne l’empêchera pas d’être considéré par tout le monde comme le quatrième membre officiel de Nirvana. Le 13 Septembre 1993, l’album est finalement commercialisé mais assez difficilement : pas de single, pas de grosse promotion, pas de MTV, des compromis avec certains grandes enseignes comme le changement de l’arrière de la pochette de l’album (laquelle affichait un fœtus) et la transformation du titre Rape Me en Waif Me… Les ventes restent néanmoins tout à fait honorables et In Utero se hisse immédiatement en tête du Billboard 200 par exemple. Sur le long terme en revanche, les objectifs fixés ne sont pas atteints, tant pour l’album que pour les places de concerts et Nirvana accepte alors de tourner le fameux MTV Unplugged à New York, concert acoustique qui relancera les ventes d’In Utero de manière significative.

Au début de l’année 1994, le groupe se rend de nouveau en studio, d’abord sans Cobain qui rejoint ses comparses plus tard. Grohl et Novoselic avaient alors commencé à travailler ensemble sur de nouvelles compositions et le chanteur, content du résultat, appose sa voix sur les pistes, ce qui donnera notamment naissance au morceau You Know You’re Right qui ne sera édité qu’en 2002 sur la compilation Nirvana. Kurt Cobain s’absente de nouveau et les deux membres restants continuent de travailler. Pour l’anecdote, plusieurs morceaux alors finalisés seront plus tard édités par les Foo Fighters… Peu de temps après, le groupe repart en tournée en Europe, où ils feront d’ailleurs une apparition dans l’émission Nulle Part Ailleurs sur Canal+. La tournée est cependant écourtée en raison des soucis de santé de Cobain, doublement atteint par une laryngite et une bronchite. De retour chez lui, il tente de se suicider une première fois au début du mois de Mars 1994 via un mélange champagne/somnifères qui le plonge dans le coma pour une vingtaine d’heures. Ramené chez lui, il menace de nouveau de mettre fin à ses jours, ce qui conduira à une confiscation de ses armes et son internement en cure de désintoxication dans un centre dont il s’échappera pour rentrer dans sa maison de Seattle, où il se suicide finalement par balle le 5 Avril. En hommage, le MTV Unplugged in New York est commercialisé en Novembre de la même année. Peu de temps après, Novoselic quitte le monde de la musique tandis que Dave Grohl ira fonder son propre groupe : les Foo Fighters, avec le succès que l’on connaît.

Le groupe à l'époque d'In Utero. Pat Smear (à droite) a rejoint le groupe pour soutenir Cobain à la guitare lors des concerts.

Le groupe à l’époque d’In Utero. Pat Smear (à droite) a rejoint le groupe pour soutenir Cobain à la guitare lors des concerts.

In Utero donc est sorti le 13 Septembre 1993, d’abord au Royaume-Uni puis le 21 aux Etats-Unis. Après un Nevermind ultra léché (trop ?), Nirvana (et surtout Kurt Cobain) souhaite revenir à la musique de ses débuts en composant un album brut, sinon brutal, qui rappellerait ce que Bleach avait à offrir en son temps, à savoir une musique acérée et particulièrement révélatrice de ce qu’était le grunge (sans doute plus que ne le faisait Nevermind au passage). Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que Steve Albini est appelé pour produire l’album, le garçon étant connu alors pour donner naissance à des opus minimalistes à la musicalité brutale et abrasive. Du pur jus de grunge finalement, largement influencé par la scène punk et post-punk et parallèlement à l’origine des mouvements du rock industriel et du noise rock. Et c’est exactement ce qu’est In Utero, un album vindicatif qui fait oublier le mastering calibré de chez calibré de Nevermind. Une brutalité s’en dégage qui ne fait cependant pas oublier la volonté de Cobain d’y glisser des compositions plus mélancoliques comme All Apologies ou Pennyroyal Tea. En termes de composition d’ailleurs, In Utero compte, selon l’édition, 12 ou 13 morceaux :

1- Serve the Servants
2- Scentless Apprentice
3- Heart-Shaped Box
4- Rape Me
5- Frances Farmer Will Have Her Revenge on Seattle
6- Dumb
7- Very Ape
8- Milk It
9- Pennyroyal Tea
10- Radio Friendly Unit Shifter
11- Tourette’s
12- All Apologies
Edition européenne :
13- Gallons of Rubbing Alcohol Flow Through the Strip

L’édition parue en Europe contenait en effet une chanson de plus que celle commercialisée aux Etats-Unis avec cette treizième piste, improvisation faite au Brésil lors d’une tournée et qui se veut être une critique à l’égard de Perry Ellis, styliste qui a lancé une gamme de vêtements dits grunge. Assez méconnue, cette ultime chanson souffre généralement du blanc de près de 20 minutes qui la sépare de All Apologies et au terme duquel tout le monde ne pensera pas forcément à aller.

Mais passons maintenant aux trois morceaux choisis pour cet article !

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Premier titre : Scentless Apprentice
Succédant à un Serve the Servants encore assez calibré et finalement assez bien conçu pour ouvrir l’album, cette deuxième piste d’In Utero revèle d’entrée de jeu la volonté de Nirvana sur ce troisième opus. Avec ses basses assumées, Scentless Apprentice se veut vraiment inscrite dans cette optique d’un son acide dont la summum est atteint lors des refrains où Kurt Cobain hurle « go away » en se mettant à la limite de voir sa voix dérailler. La chanson s’inspire du héros du roman Le Parfum de Patrick Suskind est évoque finalement l’exclusion de soi, un thème que l’on retrouve également dans la cinquième piste de l’album, Frances Farmer Will Have Her Revenge on Seattle.

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Deuxième titre : Heart-Shaped Box
Premier single commercialisé pour promouvoir In UteroHeart-Shaped Box est le troisième morceau de l’album. C’est la chanson qui évoque à mon sens le plus le Nirvana de Nevermind par sa mélodie notamment, classique du style de Nirvana sur ce précédent album et qui me rappelle toujours In Bloom. A noter que Heart-Shaped Box est la seule chanson d’In Utero à bénéficier d’un clip, lequel a été réalisé par le cinéaste Anton Corbijn (qui a d’ailleurs refusé ensuite de faire celui de Pennyroyal Tea, d’où le fait qu’il n’y ait qu’un seul clip).

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Troisième titre : Pennyroyal Tea
Pennyroyal Tea est certainement la plus mélancolique des chansons de cet album, aux côtés d’All Apologies. Tout comme Scentless Apprentice, il était prévu une sortie en single pour ce morceau mais le décès de Cobain survenu entre-temps coupa court à cette idée. Contrairement aux autres compositions d’In Utero, celle-ci a été composée longtemps avant de travailler sur cet album puisque c’est en 1990 que Cobain ébauche les premières versions de la chanson, qui évoque une infusion utilisée pour repousser certains insectes mais aussi, dans certains cas, pour avorter. Pennyroyal Tea pourrait donc déjà évoquer les tendances suicidaires de Cobain si l’on part du principe – en lisant les paroles – qu’il exprime son envie de s’auto-avorter.

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Bonus track : Rape Me

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