Note de lecture n°21 – « Batman : Killing Joke », Alan Moore & Brian Bolland

Promis, promis, promis, cette note de lecture sera la dernière consacrée à une aventure de Batman avant un petit moment. D’abord parce que j’en ai fait un bon paquet ces derniers temps et qu’il ne faudrait pas qu’on fasse une overdose, ensuite parce que je n’en ai plus en réserve pour le moment et enfin parce que j’ai d’autres choses à lire à commencer par Les Trois Mousquetaires et leurs 900 pages (hmpf). Mais puisqu’il faut en finir, faisons-le bien et parlons d’un ouvrage certes court mais tout de même culte : Killing Joke.

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Killing Joke est une histoire de Batman éditée initialement en 1988 et que l’on doit à Alan Moore et Brian Bolland. Alan Moore… Monsieur Watchmen, monsieur V pour Vendetta ! Le pedigree de cet auteur est un des plus impressionnants que je connaisse, simplement parce qu’il a su composer des œuvres fondatrices pour les comics en général et pour les super-héros spécifiquement. Moore est un ponte de l’univers des comics, une référence vers laquelle on revient inlassablement. Captain BritainSwamp ThingDr. Who (vous avez bien lu), SupermanSpawnConstantineFrom Hell et bien d’autres sont autant de séries à être passées entre ses mains, quand il ne les a pas créées lui-même. En s’attachant au projet Killing Joke (dont il apparaît qu’il n’est au final pas fan ce qu’il a produit ici), il apporte une caution considérable à cet ouvrage. A ses côtés, l’on retrouve Brian Bolland, illustrateur britannique largement connu et reconnu pour son travail sur la série Judge Dredd. Il a également appliqué ses talents sur les séries Camelot 3000Doctor Who Weekly (décidément) mais également en tant que réalisateur de couvertures pour divers héros de DC Comics. Aujourd’hui encore, Moore et Bolland sont considérés comme l’un des meilleurs duos qu’un éditeur de comics ait pu réunir, aux côtés de Frank Miller et David Mazzucchelli (Year One) ou Moore/Gibbons pour Watchmen.

Brian Bolland à gauche et Alan Moore à droite.

Brian Bolland à gauche et Alan Moore à droite.

En entamant ce livre je n’ai qu’une envie, encouragée encore et encore par sa couverture : vivre une aventure de Batman où son éternel ennemi le Joker aura une place de choix. Je m’attends à une confrontation de haut rang, d’anthologie, pour ne pas dire dantesque. Je veux que le Chevalier Noir soit poussé dans ses derniers retranchements et que le Prince du Crime m’apparaisse plus violent que jamais. Je sais ce dont Alan Moore est capable et j’escompte bien retrouver toute cette noirceur dans Killing Joke. Je veux tressaillir et ouvrir grand mes yeux devant les événements qui vont m’être racontés ! Et c’est ce que j’ai eu ! Killing Joke est loin d’être une aventure banale de Batman. Maintenant que j’ai parcouru, je le vois comme une plaque tournante, un pivot essentiel dans lequel les rapports de force se modifient et s’inversent régulièrement pour mieux constamment évoluer, laissant place à une forme de doute permanent chez le lecteur. Qui est le héros de cette histoire ? Y en a-t-il au moins un ? N’avons-nous pas plutôt affaire là à deux anti-héros des plus incroyables ? Oh il y a bien un bon et un méchant mais le scénario brille par cette capacité à toujours faire pencher la balance plutôt d’un côté ou plutôt de l’autre. Ou disons mieux qu’elle se rééquilibre régulièrement, mettant ainsi Batman et le Joker dans cette situation optimale qui est celle d’un quasi statu quo où l’un comme l’autre sont mis à égal niveau mais pas du même côté de la ligne de principe qui a toujours séparé Bruce Wayne de ses adversaires. Alan Moore propose ainsi un récit où la conflictualité entre le désir de justice de Batman est idéalement opposée à la folie destructrice du Joker. Mais il arrive avec une habileté incroyable à éviter le manichéisme qui aurait alors pu se mettre en place et, selon moi, gâcher un chouïa la qualité globale de l’oeuvre. Le tout grâce à ces flashbacks qui reviennent sur les origines du Joker. Un pari audacieux s’il en est car venir apporter un élément de récit qui soit en mesure de révéler les tenants et aboutissants d’un tel personnage n’est pas une mince affaire. Il s’agit de contribuer à construire le mythe et de ne surtout pas le déconstruire, chose qu’Alan Moore a su parfaitement maîtriser.

Les retours sur le passé du Joker nous expliquent comment ce dernier est devenu le plus dingue des criminels de Gotham.

Les retours sur le passé du Joker nous expliquent comment ce dernier est devenu le plus dingue des criminels de Gotham.

Tout ceci permet finalement de donner une teneur toute particulière au scénario de Killing Joke. Cette histoire n’est pas uniquement celle du retour du Joker et de sa volonté de toucher Batman en s’en prenant aux Gordon. On ne niera évidemment pas l’éclatante subtilité de ce scénario, rondement mené par un Alan Moore certes pas aussi exceptionnel que dans son Watchmen notamment (pourra-t-il l’être un jour ?) mais néanmoins excellent. Il construit son récit tel un thriller angoissant et même anxiogène, mettant tout particulièrement en exergue la violence et la folie du Joker. Rarement le clown sera apparu aussi dérangé et dérangeant, allant même jusqu’à pousser le vice en chantant un air complètement dingue pendant que Gordon est à sa merci. Au-delà de ça, on appréciera les qualités de cette histoire en terme de rythme et de narration. C’est très court (à peine 45 pages) mais dense, un choix qui donne toute son intensité au récit. Mais c’est sans doute à cette fin que Killing Joke doit (quasiment) toute sa renommée. Inattendue et brutale, elle intervient en laissant le lecteur face à lui-même. Le doute est plus que permis à l’issue de cet ouvrage qui a constamment cherché à brouiller les pistes sur la possible conclusion qu’il allait nous offrir. Plusieurs voies sont alors envisageables et chacun sera amené à choisir la sienne sans pour autant savoir s’il fait le bon choix. Un coup de génie ? Peut-être. En tous cas, c’est un formidable écho à tout ce qui aura pu être dit au cours des pages précédentes. A noter enfin l’ajout d’une courte histoire intitulée Un Parfait Innocent après la conclusion de Killing Joke. Absente de l’édition d’origine, il s’agit de quelques pages écrites et dessinées par Brian Bolland dans un style efficace mais dont le contenu manque cruellement de cohérence vis-à-vis de l’histoire à laquelle elles succèdent.

Le parc d'attraction où le Joker accompli ses méfaits est anxiogène au possible.

Le parc d’attraction où le Joker accompli ses méfaits est anxiogène au possible.

Côté dessin, rien à redire. Brian Bolland a fait un boulot formidable pour accompagner toute la noirceur du travail d’Alan Moore. Il livre ainsi des décors et des personnages détaillés qui ne dépareillent en aucun cas avec l’ambiance générale du livre. S’assombrissant peu à peu, son dessin accompagne le lecteur dans sa descente vers les noirceurs qui marquent cette histoire. Mais il ne faudra oublier de mentionner le fait que l’ensemble a été recolorisé pour l’occasion de cette réédition chez Urban Comics (car c’est bien sur elle que je m’appuie ici). Alors que l’oeuvre original a vu ses couleurs appliquées par John Higgins, c’est ici Bolland qui a retravaillé la question. A titre personnel (et après vérification auprès de Google Images…) je dois bien avouer que je préfère sans nul doute ce rendu-ci plutôt que le précédent, trop bariolé à mon goût. Ici, comme je l’évoquais juste avant, les couleurs se lient bien mieux au récit et lui font formidablement écho tout en ôtant à l’édition originale un côté que je trouve (très subjectivement) un peu kitsch.

Les couleurs de l'édition d'origine étaient bien plus criardes. A comparer avec la vignette précédente.

Les couleurs de l’édition d’origine étaient bien plus criardes.
A comparer avec la vignette précédente.

Clairement, on ne m’avait pas menti : Killing Joke est une tuerie. Sans doute la meilleure histoire de Batman que j’aie pu lire après l’indétrônable Year One. On y retrouve tout l’art du thriller d’Alan Moore dans une aventure dense mais où chaque case est plus intense que la précédente, livrant au final un contenu des plus palpitants. Le Joker y apparaît dans toute la splendeur que son rôle de nemesis vis-à-vis de Batman réclame. Les deux piliers se livrent un bataille rangée et pourtant âpre, qui met tout un chacun à rude épreuve : Batman face à son pire ennemi, les Gordon en victimes, le Joker face à son passé et, finalement, le lecteur qui doit observer tout cela. Killing Joke ne peut pas laisser insensible, ni ne pas impliquer celui qui le lit dans les événements qui s’y déroule. D’un qualité graphique par ailleurs plus que louable, cette aventure est effectivement à lire. Plusieurs fois. Autant que possible en fait.

Batman : Killing Joke, Alan Moore & Brian Bolland, Urban Comics, 72 pages (13€)

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10 réflexions sur “Note de lecture n°21 – « Batman : Killing Joke », Alan Moore & Brian Bolland

  1. Killing Joke est une de mes bibles! Est-ce que tu as lu Identité Secrète avec Superman? Un très bon moment aussi (pas du tout la même équipe ni le même genre), la meilleure histoire sur Superman à mon goût (voire une des rares bonnes, en fait)

    • Non pas encore ! A vrai dire je n’ai encore jamais lu de Superman et « Identité Secrète » fait partie des premiers que l’on m’a recommandé. 🙂

      • J’ai tendance à penser qu’il est assez délicat de passer de Batman à Superman. Les personnages sont bien opposés et je trouve que la qualité apportée au premier est sans commune mesure. J’ai tendance à penser que rien ne surpasse le Long Halloween ou Killing Joke. Reste qu’Identité Secrète est effectivement très chouette si tu as l’occasion de te le procurer! 🙂

        Quoiqu’il en soit, ton article est vraiment très bien, j’ai beaucoup aimé le lire et ça ça m’a donné envie de me refaire mon exemplaire! 😀

      • Ma bibliothèque à Limoges a fait le plein de comics ces dernières années alors je vas tâcher d’aller emprunter du Superman là-bas. Comme ça, si jamais ça ne me plait pas trop, pas de regrets. 😀

        Et merci pour le compliment. Susciter l’envie, c’est bien ce que je peux espérer de mieux ! 🙂

  2. On m’a offert l’édition spéciale B&W récemment et je dois dire que le résultat est assez bluffant. Quelques passages perdent un peu de punch mais dans l’ensemble je préfère largement cette version. Ça donne un caractère intemporel au récit et renforce son atmosphère grinçante. Les jeux d’ombres sont magnifiques et certains plans prennent une tournure unique comme les premières où l’on dirait qu’une pluie de sang tombe sur Gotham.

    Par contre, même si Killing Joke est un indispensable de Batman, je trouve que ça reste une oeuvre mineure, surtout pour Moore. C’est trop court, accompagnés de quelques astuces assez mauvaises – Women in the Refrigirator avec Barbara – et ça brosse trop de thématiques en surface. Ça reste bon hein, c’est prenant et c’est aussi le haut du panier parmi les histoires de Batou mais par exemple, je trouve le one-shot « Un parfait innocent » – qui est inclus dans l’édition BW et accompagne en quelque sorte l’histoire principale – bien plus marquant et original.

    • Ah l’édition en noir et blanc a l’air superbe en effet. Je l’avais feuilletée à l’époque où elle était sortie mais sans la prendre finalement.

      Je sais qu’Alan Moore considère lui-même « Killing Joke » comme une oeuvre mineure dans sa carrière (Brian Bolland nous l’apprend dans la postface de l’édition d’Urban Comics, je ne sais pas si c’est dit dans la version NB).
      « Un Parfait Innocent », je l’ai trouvé un peu trop…banal (à défaut d’autre adjectif).

  3. Pingback: TFGA n° 10 – « Les méchants que l’on adore détester ». | 45 State

  4. Bon OK, moi qui hésitais à l’acheter à chaque fois que je passais devant (il me parait bien court) tu viens définitivement de me convaincre! Si il est clair que les confrontations entre Batman et le Joker sont toujours celles qui atteignent un point de tension maximum et surtout un côté malsain assez unique, on dirait qu’ici il se crée quelque chose d’unique. D’ailleurs je te conseille (même si il a vraiment vieilli) « Un deuil dans la famille » qui est aussi une pierre angulaire dans la relation entre le Joker et Batou.

    • « Un Deuil dans la Famille », je compte bien l’acheter mais j’attendais de voir mes finances revenir au beau fixe. Alors ça devrait bien finir par arriver maintenant ! 😀
      Et oui oui oui, tu l’as dit, il se passe quelque chose de très particulier et effectivement d’assez unique dans ce tome. Encore une fois, on n’est pas dans l’Alan Moore des grands soirs et des « Watchmen » et autres « V pour Vendetta » mais il a créé un truc exceptionnel dans la confrontation Batman/Joker. Tu peux vraiment foncer dessus !!

  5. Pingback: TFGA n°15 – « Ensemble, c’est tout  | «Dans mon Eucalyptus perché

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