Note de lecture n°12 – « Batman : Year One », Frank Miller & David Mazzucchelli

Year One est considéré comme l’un des plus grands comics mettant en scène Batman, non loin de The Dark Knight Returns. C’est à croire que Frank Miller fait des miracles car c’est bien lui la plume derrière ces deux opus exceptionnels du Batverse. Pour autant, et malgré les rééditions récentes de chez Urban Comics, Year One fut difficile à trouver. Pour moi je veux dire. Et quand je l’ai acheté, je n’avais même pas compris ce que je venais de faire, la faute à une couverture que je ne connaissais pas et un titre qui ne me disait rien : Vengeace Oblige. Fort heureusement, l’ami Kalakoukyam me fit remarquer sur Twitter qu’il s’agissait d’une ancienne édition de Year One, celle du Club France Loisirs pour être exact. Pour 1€50, je crois que j’ai fait une petite affaire.

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Year One donc… Ou Année Un… Ou Vengeance Oblige… Bref, choisissez le titre que vous voulez (je me contenterai ici de prendre le plus connu). Publié dans les Batman n°404 à 407 en 1987, il ne sort dans l’Hexagone qu’un an plus tard. A l’époque, le scénariste Frank Miller s’est déjà fait connaître dans le monde des comics, que ce soit chez DC ou chez Marvel. Il est (entre autres) l’auteur de quelques aventures de Spider-Man, de Daredevil (il a d’ailleurs créé le personnage d’Elektra)… C’est d’ailleurs avec le justicier aveugle qu’il collabore pour la première fois avec David Mazzucchelli (sur le cycle Renaissance). Mais c’est avec The Dark Knight Returns en 1986 qu’il obtient une véritable renommée. Quant à Mazzucchelli, c’est justement avec ses travaux communs avec Miller sur Daredevil qu’il a fait ses premières armes. Les deux hommes se connaissent alors bien quand ils attaquent Year One en 1987 et c’est à mon sens un atout considérable lorsqu’il s’agit de composer à deux. Et s’il fallait venir étayer cette hypothèse, je crois que ce récit en serait une belle preuve. Narrant les origines de Batman, ce comic est un exemple de ce qui s’est fait de mieux dans le monde du Chevalier Noir.

Frank Miller (à gauche) et David Mazzucchelli (à droite).

Frank Miller (à gauche) et David Mazzucchelli (à droite).

Source d’inspiration pour Christopher Nolan et son Batman Begins (on ne peut d’ailleurs pas s’empêcher de voir les liens qui existent entre les deux œuvres), Year One présente la particularité de proposer le récit du point de vue de deux personnages : Batman et Gordon. Car non, Bruce Wayne n’est pas le seul héros de cette histoire. Miller met ainsi en scène deux personnages dont la mise en parallèle est en fait des plus judicieuses. D’un côté, nous avons Gordon, flic intègre avec ses propres faiblesses mais déterminé à faire son job du mieux qu’il peut et toujours dans les règles. De l’autre, Bruce Wayne et son alter ego masqué, livrant une vendetta contre le crime mais personnelle avant tout, quitte à sortir des clous. L’un face à l’autre, Gordon et Batman nous renvoie à cette terrible et difficile interrogation : comment faut-il agir face à la déliquescence de la société ? User des dernières cordes institutionnelles encore viable alors que la corruption les coupe toutes ? Ou s’ériger en justicier et appliquer une loi implacable ? Telle est l’interrogation qui, finalement, guide la lecture de Year One, opus consacré à la recherche d’une optique dans la mission de Batman notamment. Dès lors, Miller construit son récit en mettant nos deux héros face à des situations où leurs convictions seront ébranlées ou redéfinies, où leurs forces seront mises en avant et où leurs faiblesses se dévoileront. Tel un voyage initiatique, ce Year One nous plonge dans ces premiers instants avec la volonté de ne pas nous laisser dans la seule position du lecteur. La part belle est donc laissée à ces passages où nous lisons ce que pensent Gordon et Batman. Nous suivons alors leur cheminement et l’évolution de leur pensée à mesure que nous tournons les pages et Miller compose sa vision de Batman de cette manière fort intelligente.

Batman et Gordon s'opposent par la force des choses mais leur mise en parallèle est des plus intéressantes.

Batman et Gordon s’opposent par la force des choses mais leur mise en parallèle est des plus intéressantes.

Il est de coutume ensuite de présenter Gotham non pas comme le lieu des aventures de Batman mais comme un personnage à part entière de cet univers. Si nombre de comics laissent plutôt entrevoir la fameuse cité comme une jungle qui se démarque par sa faune agressive et violente, voire répugnante, il semble que Frank Miller a quant à lui toujours mis un point d’orgue à construire sa Gotham comme une entité vivante, dont chaque personnage ou chaque groupe est un membre articulé, un peu comme un organisme contaminé au sein duquel grouillent des bactéries, des anticorps et des molécules amenées là par voie médicale. Les premiers seraient les gangsters et autres super-vilains, les deuxièmes les quelques policiers pas encore corrompus ou encore les personnages comme Harvey Dent et les derniers seraient Gordon, Batman et par la suite, tous les autres personnages luttant à leurs côtés. Gotham n’est donc pas qu’une ville, c’est un être en souffrance, malade et agonisant dans lequel sont injectés divers remèdes plus ou moins costauds pour rétablir sa bonne santé. A chaque page, on sent que Gotham tousse, râle et se racle la gorge dans un grondement à la limite du dégueulasse. Et le dessin de David Mazzucchelli sert admirablement ce propos en composant dans un style assez classique/sobre des décors qui illustrent cette apparente décadence. C’est sombre, noir, presque poussiéreux… Gotham et sale, on a l’impression que ça pue. Rappelant une autre ère des comics, David Mazzucchelli offre une vision de la cité et de ses membres qui colle idéalement à celle que Miller tente de dépeindre dans les faits qu’il expose dans son récit. A eux deux, le scénariste et l’illustrateur offrent un travail complet, efficace et on-ne-peut-plus saisissant.

L'arrivée et les propos de Gordon au début du livre plantent le décor de Gotham City.

L’arrivée et les propos de Gordon au début du livre plantent le décor de Gotham City.

Le tout sert enfin une histoire qui, au-delà des prétentions habiles qu’elle se donne, ne déplaira sûrement pas les fans comme les novices en matière d’Homme Chauve-Souris. Batman et Gordon, sans pour autant se croiser, font la paire et sont les deux protagonistes majeurs d’un récit sombre, digne des meilleurs polars les plus noirs. Riche, cette histoire ne propose pas de temps morts et les instants les moins agités servent très bien une narration maîtrisée afin de (re)fonder l’univers de Batman. On entame ainsi Year One avec l’enthousiasme d’un enfant, l’envie d’en savoir toujours plus et la difficulté de s’arrêter en cours de route. La brièveté de l’histoire, qu’on finira très rapidement, n’entache en rien de la plaisir de la parcourir et elle fait certainement partie de ces aventures de Batman qu’on relira encore et toujours avec le même plaisir.

Year One est donc bel et bien un indispensable d’une bibliothèque consacrée à Batman. Mêlant astucieusement tous les ingrédients du Batvers et ceux du polar et du thriller, ce comic est une oeuvre complète et illustre dont les qualités ne sont aujourd’hui plus à démontrer tant le livre est devenu culte parmi les amateurs.

Batman : Année Un, Frank Miller & David Mazzucchelli, Urban Comics, 144 pages (15€)

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Une réflexion sur “Note de lecture n°12 – « Batman : Year One », Frank Miller & David Mazzucchelli

  1. Excellente histoire en effet, qui a su mettre un coup d’accélérateur (avec The Dark Knight Returns) à la redéfinition de Batman initiée par Neal Adams dans les années 70. En revanche, si Miller s’en sort très bien ici, il fera de la vraie m***e par la suite avec All Star Batman (toujours inachevé) et surtout The Dark Knight Strikes Again. Ce dernier est une véritable purge, à ne lire sous aucun prétexte, et si on te l’offre en cadeau, c’est qu’on ne t’apprécie pas.

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