Touchez pas au Grisbi, Jacques Becker, 1954

Touchez pas au Grisbi, film de gangsters de Jacques Becker. Avec Jean Gabin, Lino Ventura, Jeanne Moreau, René Dary…
La note du Koala : 4/5

touchez-pas-au-grisbiLe pitch : Max (J. Gabin) et Riton (R. Dary), deux malfrats parisiens, viennent de réaliser un gros coup : voler 50 millions de Francs en lingots à l’aéroport d’Orly. Mais par le biais du bouche-à-oreille, Angelo (L. Ventura) est mis au courant de l’affaire et surtout, il apprend qui sont les deux voleurs. S’engage alors un duel entre Max et Riton d’un côté et Angelo et sa bande de l’autre pour conserver l’or volé.

La critique : Les habitués des adaptations de romans d’Albert Simonin (Les Tontons Flingueurs ou encore Le Cave se Rebiffe) seront peut-être surpris par Touchez pas au Grisbi. En effet, là où les deux premiers sont des adaptations plutôt larges qui cherchent à s’éloigner de l’esprit des romans originaux en versant plus dans la comédie (notamment grâce aux dialogues de Michel Audiard), ce film de Jean Becker se veut au contraire un portage fidèle du livre à l’écran. Pas question donc d’un humour grinçant et de scènes cocasses ici : Touchez pas au Grisbi est un film noir qui fleure bon les années 1950.

On dit parfois que le polar est la seule chose que le cinéma français a su maîtrisé de ses débuts jusqu’à aujourd’hui. Entre temps, les drames sont devenus trop dramatiques et les comédies ne font pour la plupart plus tant rire que ça. Mais quand on dit que le film noir est une bonne ressource du cinéma hexagonal, on ne se trompe pas, même si l’on remonte à ses balbutiements. En effet, en 1954, on en est encore au début des films de gangsters, sans doute portés par la vague qui est née aux Etats-Unis (merci John Dillinger). Jacques  Becker s’est d’ailleurs sans doute beaucoup inspiré de ces films venus d’outre-Atlantique pour composer sont Touchez pas au Grisbi. On ressent dans la mise en scène une « brutalité douce » qui fait des gangsters et autres voleurs que sont Max, Riton ou Angelo des personnages bruts de décoffrage, pas toujours très fins sur les bords (ça se castagne pas mal quand même) mais tout de même attachants malgré leurs penchants pour l’illégal. L’héroïsation des méchants est alors une donnée récurrente dans le cinéma noir et cela se sent ici. Max est un voleur, certes, mais un voleur sympa, tombeur de ces dames et ami fidèle. On notera d’ailleurs la non-intervention totale de la police, contribuant alors à ériger ces bandits parisiens en figures de proue de l’œuvre. « Il n’y a pas de héros dans la criminalité« , disait Mesrine quelques décennies plus tard. A l’époque de Becker et Gabin, si.

film-touchez-pas-au-grisbi6Mais il n’y a pas que cette façon de traiter les personnages qui fait de Touchez pas au Grisbi une sorte de référence de ce cinéma-là. Le scénario est lui aussi particulièrement imprégné de cet esprit très 50’s. Deux gangs qui s’affrontent, des histoires de drogue, de prostitution, des cabarets louches, des restaurants refuges de bandits, des règlements de compte, des sulfateuses… Tout y est. Chaque ingrédient essentiel du genre est présent et utilisé d’une façon somme toute très classique. Tellement qu’on reprochera peut-être à Touchez pas au Grisbi de ne pas sortir de l’ordinaire, de ne pas proposer autre chose. Ce film transpire tellement l’inspiration puisée chez les Américains qu’il en oublie de s’apposer une patte française. Oh, il y a bien des expressions bien de chez nous (« grisbi » pour pognon, « Je t’affranchirai quand tu seras là » pour dire qu’on donnera des infos…), ce qui m’a d’ailleurs laissé croire qu’Audiard n’était pas loin mais il n’en était rien. Simonin, auteur du roman donc, s’occupe ici des dialogues, leur donne un air assez franchouillard mais ça se limite à cela. Il n’y a pas plus de choses que ça pour donner au film de Becker une particularité vraiment grande. Le fil de l’histoire est d’ailleurs lui aussi assez typique, presque trop attendu parfois même. Néanmoins, cela reste un film qu’on prend plaisir à (re)découvrir. Je pense que c’est un passage obligé si l’on s’intéresse un tant soit peu au cinéma français d’après-guerre.

touchez-pas-au-grisbiMais ce qu’on retiendra surtout de ce film, c’est son casting. Enfin, pas totalement. La plupart des seconds rôles ne montrent pas grand-chose et sont relativement effacés derrière le duo de tête. Car c’est de lui qu’on se souviendra, de cet affrontement entre Gabin et Ventura, deux des plus grandes gueules du cinéma français. Jean Gabin tout d’abord affiche ici une aisance remarquable et contribue en cela à construire l’image du « gentil gangster » à la française. Belle gueule, séducteur, beau parleur, le personnage de Max est tout entier établi autour de cette opposition entre son côté « gendre idéal » et son côté « bad boy » et la prestation de Gabin n’y est pas pour rien. Quant à Lino Ventura, il s’agit alors encore d’un ex-lutteur qui a envie de s’essayer au cinéma. Il s’agit même de son tout premier rôle et ce que l’on peut dire, c’est qu’il y en a qui savent bien commencer leur carrière devant les caméras. Ventura a ici tout d’un grand, comme s’il avait déjà fait ça avant. On retrouve dans son jeu tout ce qui le caractérise dans ses films suivants. Sans doute est-il plus posé que d’autres de ses personnages mais n’est-ce pas là un trait lié à son rôle plutôt qu’à son caractère de débutant ? En tous cas, le fait est qu’en un film, il arrive à se mettre à la hauteur de Jean Gabin, à jouer à armes égales avec lui, ce qui n’est tout de même pas rien.

Jacques Becker signe donc ici un film bien foutu malgré son classicisme. Trop ancré dans les codes d’un genre alors en vogue, Touchez pas au Grisbi aurait mérité qu’on lui apporte plus d’originalité. Néanmoins, il reste un exemple parfait de ce même genre et se pose en référence pour qui aime les films noirs, Jean Gabin, Lino Ventura ou même les trois à la fois.

Le « Oh, au fait ! » :
Comme je le disais, il s’agit ici du tout premier rôle de Lino Ventura. Après une carrière de lutteur à laquelle il dut mettre un terme suite à une blessure à la jambe lors d’un combat, il devient organisateur de combats. En 1953, par hasard, un de ses amis parle de lui à Jacques Becker, qui recherche un Italien pour jouer le méchant de son prochain film. La rencontre se fait, Ventura est engagé. A noter que, pour provoquer un peu son monde, Ventura demandera pour le rôle un cachet d’une somme rondelette : un million de Francs. Il s’agit presque du même cachet que Gabin. A sa grande surprise, Ventura verra Becker accepter.

Le rôle de Max devait à l’origine être tenu par Daniel Gélin. Néanmoins, ce dernier se voyait trop jeune pour ce personnage. C’est ce désistement qui permit à Jean Gabin d’obtenir ce rôle qui lui permettra de relancer sa carrière. Après la Seconde Guerre mondiale, Gabin a en effet un peu de mal à trouver le succès. Le problème ne se pose plus après Touchez pas au Grisbi, qui lui permet par la même occasion de le sortir de l’image du jeune premier qu’on lui avait collée avant la guerre.

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